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La loi et les prophètes ; les socialistes français et les institutions politiques

Gérard Grunberg

Les socialistes français n’ont jamais élaboré une vision claire du régime représentatif. Leur critique persistante de la Ve République a fait oublier leur relation ambiguë et contradictoire avec le parlementarisme « bourgeois » sous les deux républiques précédentes. Jean Jaurès, Léon Blum et Guy Mollet ont tour à tour incarné cette contradiction. La manière dont le socialisme français a pensé et géré tout au long de son histoire son rapport au régime représentatif forme la trame de cette vaste fresque. Par quel processus historique un parti de classe marxiste a-t-il fini par se muer en France en un parti parlementariste? Quelles ont été pour lui les conséquences de son intégration au régime parlementaire? Pourquoi les socialistes n’ont-ils pu détruire le « régime gaulliste » et comment François Mitterrand a-t-il réussi à les amener au compromis avec la Ve République? Des « enragés » de la Révolution française et des premiers disciples de Marx à l’acceptation du libéralisme politique par François Mitterrand et François Hollande, de Jean Jaurès et Léon Blum à Lionel Jospin en passant par Paul Faure, Daniel Mayer et Guy Mollet, voici retracés deux siècles d’histoire politique et intellectuelle qui éclairent d’un jour neuf, ô combien d’actualité, le difficile rapport des socialistes aux institutions politiques, et, par voie de conséquence, à l’exercice du pouvoir.

Par Gérard Grunberg
Chez Cnrs

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Editeur

Cnrs

Genre

essais de sociologie

12/09/2013 361 pages 25,00 €
Scannez le code barre 9782271077813
9782271077813
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Introduction

 

Socialisme et régime représentatif : une relation complexe

 

 

 

Longtemps après l'instauration, en 1962, de l'élection du président de la République au suffrage universel, les socialistes français ont témoigné, au nom de leur attachement au parlementarisme, d'une hostilité permanente au régime de la Ve République. Le Parti socialiste, ayant exercé son action politique, depuis sa naissance jusqu'à l'instauration de la Ve République, dans le cadre de deux régimes de souveraineté parlementaire, aurait tissé de longue date un lien étroit avec ce type de régime. Une telle vision, sans être fausse, est loin cependant de rendre compte de manière satisfaisante du rapport historique que le socialisme français a entretenu avec le régime représentatif. En réalité, ce rapport a été longtemps pour le moins ambigu.

Les différentes influences qui se sont exercées sur le mouvement socialiste au cours du XIXe siècle ont entraîné chez lui une attitude durable d'hostilité au parlementarisme. Sous la IIIe République, son insertion dans le système parlementaire a été lente et contradictoire. Il a longtemps refusé de se considérer et d'agir comme un parti parlementaire comme un autre. Sous la IVe République, ce trait particulier n'a pas disparu complètement. Pour expliquer le rapport critique du Parti socialiste à la Ve République il ne suffit donc pas de mettre en avant la nature parlementaire de ce parti. C'est, au contraire, en analysant précisément la manière particulière dont s'est noué historiquement le lien entre socialisme français et parlementarisme qu'il est possible de comprendre ce qu'a été ensuite son rapport au nouveau régime fondé en 1958 et modifié en 1962. Le but de cet ouvrage est de décrire et d'analyser la manière dont s'est effectuée l'intégration progressive du Parti socialiste au sein des différents types de régimes représentatifs français. Il est, plus largement, de comprendre et d'expliquer la manière dont le socialisme français a pensé et géré, tout au long de son histoire, son rapport au régime représentatif.

La rencontre historique du socialisme français avec le parlementarisme a résulté d'une coïncidence chronologique : le développement simultané en France, dans le dernier quart du XIXe siècle, d'un mouvement ouvrier engagé dans la lutte politique et d'une démocratie représentative qui s'enracinait. Si les socialistes, héritiers de la Révolution française, étaient profondément attachés à la démocratie, entendue comme affirmation de la souveraineté populaire et conquête du suffrage universel, en revanche, l'idée de la représentation n'allait pas de soi pour eux, même si la Représentation nationale figurait dans leur héritage révolutionnaire.

La grande Révolution, puis l'histoire politique et intellectuelle du XIXe siècle français ont exercé sur le mouvement socialiste des influences nombreuses et diverses qui ont entraîné chez lui à la fois une grande difficulté à penser le rapport entre les notions de démocratie et de représentation et une forte hostilité à l'égard du parlementarisme. La difficulté à penser la représentation trouve une double origine chez les bâtisseurs de systèmes du XIXe siècle et chez les révolutionnaires jacobins. Les premiers, de Saint-Simon et Comte jusqu'à Marx, ont rompu avec la pensée politique du siècle précédent qui mettait la question des institutions au centre de leur réflexion. Ils ont produit des constructions intellectuelles dont la finalité était de résoudre définitivement les conflits par une organisation scientifique de la société. Leurs pensées respectives ont présenté entre elles des différences essentielles mais elles ont toutes convergé sur la conviction selon laquelle la fin des conflits et la réalisation de l'harmonie sociale rendraient demain inutiles les constructions politiques de leurs prédécesseurs. Les questions de nature constitutionnelle ne les intéressaient donc pas, en particulier celle de la représentation politique. La disparition d'intérêts antagonistes dans la société future dispensait d'une pensée de la représentation. Les socialistes héritèrent de ce désintérêt pour les questions institutionnelles.

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