#Roman francophone

Les rouges

Pascale Fautrier

« Ma mémoire est une foule noire couronnée de drapeaux rouges, et elle s’appelle Madeleine. Madeleine, c’est la Basilique de Vézelay. Madeleine, c’est ma grand-mère. Madeleine, c’est moi. C’est elle qui, la première, m’a raconté notre histoire. J’avais quatre ans, j’avais dix ans, j’avais seize ans. Dans sa voix, j’écoutais d’autres voix, venues du fond des siècles: la voix de Jules, son père, la voix de Jules-Antoine, son grand-père, la voix du grand-oncle Armand Perreau déporté en 1852, la voix de Camélinat, venant redire à la forge ses conversations avec Marx et Jaurès, la fondation de la Première Internationale ouvrière et l’écrasement de la Commune ; la voix, plus proche, dans la salle à manger des Cités, à Migennes, de René le résistant ou de Prosper Môquet, le député communiste de l’Yonne, et de sa femme Juliette. Huit générations de Rouges. Voici leur histoire, notre histoire, votre histoire. « Contre les accusations d’avoir été les fourriers d’un nouveau fascisme, je ne plaide pas l’innocence. Je veux juste nous donner une chance de comprendre qu’aucun régime politique n’incarnera jamais une définitive justice. Et que le combat doit être indéfiniment recommencé. Je veux donner une chance à Madeleine de dire enfin je. »Roman fresque et roman vrai, Pascale Fautrier a su trouver le souffle pour raconter plus de deux siècles du combat de la gauche française révolutionnaire. Les Rouges est son premier, et magistral, roman.

Par Pascale Fautrier
Chez Seuil

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Editeur

Seuil

Genre

litterature francaise romans historiques

03/04/2014 548 pages 23,00 €
Scannez le code barre 9782021123180
9782021123180
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PREMIÈRE PARTIE

 

LE CÔTÉ DE MAILLY-LA-VILLE

 

 

 

 

« Ich weiß nicht, was soll es bedeuten, Daß ich so traurig bin, Ein Märchen aus uralten Zeiten, Das kommt mir nicht aus dem Sinn. »

 

« Je ne sais pas ce que ça veut dire que je sois si triste. Une histoire des anciens âges hante mon souvenir. »

Heinrich Heine, Die Lorelei.

 

 

 

 

 

I

 

Antoine le Jacobin

Le partage de la terre

 

La comtesse Mahaut sculptée en pied dans sa longue robe de pierre, au fronton de l’église Saint-Adrien de Mailly-le-Château, offrant la charte d’affranchissement à ses vilains représentés de chaque côté d’elle, la tête courbée pliant sous le faix des colonnettes soutenues par leurs nuques : l’événement fondateur de notre histoire est le plus ancien souvenir de Madeleine. C’était au milieu du XIIIe siècle et au début du XXe. Noémie, sa mère, l’emmenait les dimanches à la messe, malgré les protestations véhémentes des hommes.

Un soir, son grand-père Jules-Antoine lui avait raconté que la liberté, ça avait commencé là, en 1229, lorsque la comtesse Mahaut avait affranchi les serfs de Mailly. Depuis, chaque dimanche, Madeleine tirait sa mère par la manche avant d’entrer dans l’église, et la tête renversée en arrière, elle s’arrêtait pour la contempler, la grande Mahaut, enveloppée dans sa longue robe de cour. La reine du peuple.

Plus tard, à l’école, son institutrice, Mme Rocher, lui avait appris le vrai nom de Mahaut : Mathilde de Courtenay. La comtesse avait hérité son titre de son père, Pierre II de Nevers, comte de Courtenay, d’Auxerre et de Tonnerre, éphémère empereur de Constantinople, mystérieusement disparu en Orient après son enlèvement par un Grec. La Maison féodale de Nevers régnera sur cette terre bourguignonne jusqu’à l’orée de l’époque moderne.

 

Dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, entre la rive orientale de l’Yonne et les coûtas, comme on appelle ici les collines de roches calcaires, la villa romaine, installée par les sujets de l’empereur Hadrien sur des terres défrichées par les Celtes, était devenue un petit bourg. Au début du XIIIe, de l’autre côté du fleuve, au bord de la montagne et dominant à pic la rive ouest des méandres de l’Yonne, le château fort des Nevers venait d’être reconstruit en pierre. Du chemin de ronde sur les remparts plus tard détruits, on apercevait tout le pays, des lieues à la ronde, comme aujourd’hui de la terrasse.

En bas, au-delà du pont en dos d’âne, pendant cinq siècles, du XIIIe au XVIIIe, les manants de Mailly s’étaient transmis de père en fils les tenures éparpillées dans la plaine de chaque côté du fleuve. Le village assemblé de Mailly-du-Bas et des hameaux alentour élisait un syndic, publiait les bans de récolte, nommait les garde-messiers, discutait les droits d’usage inscrits dans le terrier, le grand livre répertoriant les propriétés et droits seigneuriaux et communaux : ramassage du bois mort dans la forêt du Frétoy, partage des terres communautaires et pacage. Pendant cinq cents ans, bon an mal an, ils vivront comme ça, mes ancêtres laboureurs, au gré des récoltes bonnes ou mauvaises, propriétaires de minuscules arpents de terre dispersés dans les hameaux du Bouchet ou d’Avigny, dormant dans les maisons basses en pierres sèches ou en torchis, enterrés à même la terre, sans drap ni tombe, sans nom, pliant sous le faix des impôts et de la terrible justice des abbés de Vézelay dont ils dépendront jusqu’au XIVe siècle, pris en otages dans la guerre que se mènent les habitants des hauteurs, les comtes de Nevers et les moines de l’abbaye, tantôt alliés aux premiers pour mieux combattre les autres, arrachant, en tiers dans leurs luttes, les libertés communales.

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