#Essais

Écrits et conférences t.2 ; herméneutique

Paul Ricoeur

La contribution de Paul Ricœur à la théorie de l’interprétation, ou herméneutique, est considérable. Il figure parmi les maîtres de cette discipline, aux côtés de Schleiermacher, Dilthey, Heidegger et Gadamer. En marge des grands livres que sont Le Conflit des interprétations et Du texte à l’action, il a rédigé divers articles et contributions qui méritent d’être découverts ou redécouverts. Ils permettent de saisir sur le vif l’avancement de sa recherche à un moment précis. Certains textes analysent la métaphore, d’autres guident le lecteur à travers les divers enjeux du « problème herméneutique », du symbole au texte, puis du texte à l’action, considérée à travers ses implications éthiques. On y découvre aussi la volonté de Ricœur de s’interroger sur le devenir de l’herméneutique, et son souci de confronter celle-ci à la philosophie analytique. Sa contribution à l’herméneutique biblique a été décisive. Il s’est penché en philosophe sur la Bible, donc sur ce qu’elle « donne à penser ». Deux études magistrales rendent compte de cet effort – sans équivalent dans la philosophie française – pour explorer les relations entre révélation et vérité d’une part, mythes du salut et raison d’autre part. Ce livre, préparé et annoté par Daniel Frey et Nicola Stricker, est le second volume de la série « Écrits et conférences », publiée sous les auspices du Fonds Ricœur. Paul Ricœur (1913-2005). Écrits et conférences 2 rassemble des textes du philosophe parus entre 1972 et 2006.

Par Paul Ricoeur
Chez Seuil

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Editeur

Seuil

Genre

herméneutique

22/04/2010 306 pages 23,00 €
Scannez le code barre 9782021012316
9782021012316
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I. HERMÉNEUTIQUE1 ET SYMBOLISME

 

 

VOUS ME PERMETTREZ, dans cette première leçon, de donner un tour autobiographique à mon exposé et de dire de quelle façon j’ai découvert pour ma propre édification les problèmes du symbolisme. Le caractère « historique » donné à ma présentation m’a paru avoir une certaine force didactique, dans la mesure où l’ampleur du problème de l’interprétation ne m’est apparue que peu à peu, à l’occasion chaque fois d’une problématique particulière et limitée. Rétrospectivement il m’apparaît que chacun de mes livres a voulu répondre à une question qui s’est imposée à moi avec des contours bien délimités. Et les ouvrages qui ont suivi sont issus des questions non résolues par les précédents.

C’est d’abord sur le trajet d’une Philosophie de la volonté que la question du symbolisme s’est imposée à moi en liaison avec un problème limité, celui des symboles du mal ; ce problème était lui-même issu de la question non résolue par une analyse purement réflexive et eidétique (au sens husserlien du terme) des structures du « volontaire et de l’involontaire »2.

Si j’ai choisi pour commencer le problème de la volonté, c’était avec l’intention de donner une contrepartie, dans l’ordre pratique, à la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty que j’admirais sans réserve, je veux dire sans les réserves que ce dernier devait exprimer plus tard dans Le Visible et l’Invisible3. Il m’apparaissait qu’il fallait faire dans le champ pratique ce que Merleau-Ponty avait fait dans le champ théorétique, à savoir, d’une part, une analyse eidétique des structures du projet, de la motion volontaire et du consentement à l’involontaire absolu, d’autre part, une analyse dialectique des rapports entre activité et passivité. En même temps que je souhaitais donner une sorte de complément à la Phénoménologie de la perception, j’espérais arbitrer en moi-même la confrontation entre Husserl et Gabriel Marcel4. C’est au premier que je devais la méthodologie désignée par le terme d’analyse eidétique (ainsi définissais-je la décision comme la noèse dont le corrélat noématique était le projet entendu comme « la chose à faire par moi »)5 ; mais c’est au second que je devais la problématique d’un sujet à la fois incarné et capable de mettre à distance ses désirs et ses pouvoirs, bref d’un sujet maître de soi et serviteur de cette nécessité figurée par le caractère, l’inconscient, la naissance et la vie. Et c’est afin de répondre à cette double sollicitation que j’esquissais une ontologie également opposée au monisme et au dualisme (celui de Sartre, par exemple, dans L’Être et le Néant6). Dans un langage emprunté à Pascal, je parlais d’une ontologie de la disproportion7.

C’est cette ontologie de la disproportion que je tentais d’élaborer pour elle-même et au-delà du volontaire et de l’involontaire dans L’Homme faillible8. Je l’organisais autour de trois polarités fortes et de trois médiations fragiles correspondantes ; ainsi je voyais l’imagination, au sens du schématisme kantien, faire médiation au plan théorétique entre la perspective finie de la perception et la visée infinie du verbe9 ; de même, au plan pratique, le respect jetant un pont entre la finitude du caractère et l’infinitude du bonheur ; de même, enfin, la fragilité affective caractéristique des passions de l’avoir, du pouvoir et du vouloir me paraissait-elle conjoindre l’amplitude du sentiment d’appartenir à la totalité des choses et l’intimité de l’être affecté hic et nunc. Une formule résumait cette anthropologie philosophique : homo simplex in vitalitate, duplex in humanitate10. Ainsi se trouvait explicitée l’ontologie de la disproportion sous-jacente au volume Le Volontaire et l’Involontaire. Monisme et dualisme étaient renvoyés dos à dos en même temps qu’étaient réconciliés la pensée réflexive et le sentiment que j’appelais, dans une tonalité pascalienne encore, le « pathétique de la misère »11. Ces deux ouvrages pris ensemble montrent bien ce que je crois être mon souci dominant, celui d’intégrer des antagonismes légitimes et de les faire travailler à leur propre dépassement.

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