#Roman francophone

Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils

Lydia Flem

Largués par nos parents qui disparaissent, par nos enfants qui quittent la maison, c’est le plus souvent au même moment de la vie que nous sommes confrontés à ces séparations: nos parents meurent, nos enfants grandissent. Coincés entre deux générations, ceux à qui nous devons l’existence, ceux à qui nous l’avons donnée, qui sommes-nous désormais? Les repères vacillent, les rôles changent. Comment faire de cette double perte une métamorphose intérieure, un nouveau départ? L. F. Traduite en quinze langues, Lydia Flem a publié neuf livres. Notamment, dans la même collection, Comment j’ai vidé la maison de mes parents. Visitez le blog de l'auteur

Par Lydia Flem
Chez Seuil

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Editeur

Seuil

Genre

parents et enfants

26/02/2009 168 pages 14,20 €
Scannez le code barre 9782020987523
9782020987523
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« Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. »

Marcel Proust, Le Temps retrouvé.

 

 

 

 

 

 

Partir peut-être

 

Down, down, down. Would the fall never come to an end ?

 

 

 

« Elle tombait, tombait, tombait. Cette chute ne prendrait-elle donc jamais fin ? »

Alice au pays des merveilles

Lewis CARROLL

 

J’y songeais comme à une chose lointaine, une perspective abstraite. Ce futur – longtemps inimaginable – appartenait soudain au passé. Le rempart du temps s’écroulait. Je n’étais plus à l’abri. La séparation s’annonçait dans sa réalité concrète, intime, quotidienne, elle se tenait devant moi : inévitable et déchirante.

L’idée s’agitait dans ma tête depuis des mois, je jouais avec elle, l’examinant puis la chassant, pesant le pour et le contre ; j’hésitais. Son évidence, sa nécessité, s’imposèrent. Il fallait que notre fille quitte la maison pour apprendre à voler de ses propres ailes.

L’heure était venue pour Sophie de découvrir le vaste monde, loin de chez elle, loin de nous.

Nous l’avions tendrement aimée, trop peut- être. L’autonomie, la confiance en soi, la capacité de déployer sa propre créativité, qui s’éprouvent d’abord en présence des proches, ne peuvent pleinement se vivre que par l’expérience répétée en dehors du cercle familier.

Pourquoi ne pas envoyer notre fille à l’étranger apprendre une autre langue, une nouvelle culture, découvrir d’autres manières de vivre, de penser ? Par le décalage, le décentrement, la distance, lui permettre de vérifier qu’elle était capable de se débrouiller seule, de prendre sa place, de choisir ce qui était bon pour elle, d’affirmer ses repères, ses intuitions, ses propres désirs ?

L’idée cheminait. Petit à petit, malgré l’obscure inquiétude qui se levait – que je tentais d’étouffer –, je l’évoquais à voix haute. Famille, amis, professeurs, tout le monde se montra favorable. Le projet prenait forme. L’intéressée ne s’y opposa guère, sans afficher un enthousiasme effréné. Partir n’était pas à son programme. Elle se laissa convaincre. À plusieurs reprises, l’Angleterre l’avait accueillie, à Pâques ou au début de l’été ; elle s’y était plu, alors pourquoi ne pas y passer une année entière ? Shakespeare faisait partie de son monde au même titre que la musique hip hop, les feuilletons américains et le cinéma de Hollywood. L’anglais version British avait peut-être quelque chance de la séduire.

Alors que nous évoquions ce départ probable, Sophie, fine mouche, fit remarquer : « C’est vous qui me poussez dehors ! » J’y entendis un sourd reproche, une peur de l’inconnu bien légitime. Je ne lui fis nullement part de mes propres états d’âme. Il fallait poursuivre. Aussitôt dit, aussitôt fait. Toutes les démarches administratives furent mises en route, mais, à la veille de l’inscription définitive pour une année académique dans la section internationale d’un college anglais, soudain ce fut mon estomac qui se révolta. J’étais déchirée. Ma tête, ma raison me dictaient de favoriser la séparation, l’éloignement ; mon ventre criait : « non, pas encore, c’est trop tôt ».

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