#Imaginaire

Blackbird ; cours ou meurs

Anna Carey

Vous ne savez pas qui vous êtes, mais eux le savent. Imaginez...
Vous vous réveillez allongé(e) sur les rails du métro de Los Angeles ; une rame fonce vers vous. Vous y échappez in extremis et, reprenant vos esprits, vous vous rendez compte que vous n'avez aucun souvenir : vous ne savez pas ce que vous faites là, ni même qui vous êtes. Vos seuls indices : les vêtements que vous portez et qui ne vous semblent pas être les vôtres, une cicatrice dans votre cou, un tatouage sur votre bras représentant un oiseau et une succession de chiffres et de lettres, et votre sac à dos, contenant quelques vivres et habits de rechange, une bombe lacrymogène, un couteau et un carnet.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Éric Moreau

Par Anna Carey
Chez Bayard Jeunesse

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Genre

litterature jeunesse romans / contes / fables

trad. Eric Moreau
02/04/2015 286 pages 15,90 €
Scannez le code barre 9782747053228
9782747053228
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Le soleil s’est couché depuis une heure sur la ville tentaculaire, et pourtant le métro garde sa chaleur. À la station Vermont-Sunset, une Asiatique à qui la frange noire donne un air sévère se penche au bord du quai afin de voir si la rame approche. Sous une affiche publicitaire pour une émission de télévision, un groupe de lycéens attend. Ils s’échangent leurs écouteurs d’iPod et discutent d’un certain Kool-Aid. Celui-ci organise une fête ce week-end dans le quartier d’Echo Park, profitant de l’absence de ses parents partis aider sa sœur aînée à emménager dans une université de Californie.

Tu n’entends pas les jeunes rire. Ils ne te voient pas, allongée sur la voie là où le tunnel disparaît dans l’obscurité. Ce sont les vibrations qui finissent par te réveiller – tes paupières s’ouvrent lentement, tu distingues le plafond voûté. Tu as le crâne comme dans un étau. Tu es couchée sur le dos, entre les rails, parmi les papiers de bonbons et les vieux journaux.

Le klaxon hurle. Un faisceau lumineux embrase le mur couvert de carrelage. Tu relèves la tête, colles ton menton à ta poitrine, mais ton corps est lourd. Tu ne sens pas tes jambes, et tu peines à faire pivoter tes hanches, à bouger tout court, malgré tes efforts pour te glisser dans l’espace étroit situé sous le quai. Tu retombes en arrière, épuisée. Soudain, le métro débouche du tunnel et t’inonde de lumière.

Le conducteur t’a vue. Les crissements des freins se font plus aigus, plus stridents. Mais il est trop tard. Tu le comprends au moment où vos regards se croisent. La machine te fonce dessus à toute vitesse. Tu n’as qu’une solution. Tu te rallonges, les bras croisés.

Trois, deux, un. D’abord, tout n’est que vacarme, le grincement des roues sur les rails métalliques, la bourrasque qui déferle sur toi. Le souffle du métro ébouriffe tes cheveux. Tu fixes le châssis, enchevêtrement d’acier, de tubes et de câbles. L’odeur te brûle les poumons. Lorsque la rame s’immobilise enfin, il te faut quelques secondes pour t’en rendre compte : tu es toujours étendue là, quelques centimètres au-dessous du train. Tu es toujours en vie.

Sur le quai, tandis que le conducteur descend de sa cabine, la femme à la frange n’en croit pas ses yeux. Son visage est inondé de larmes.

– Il y a une fille, là-dessous ! hurle-t-elle d’une voix rauque. Vous n’avez pas vu... ? Il y a une fille !

Le conducteur n’a qu’une pensée :

« Elle était allongée, elle ne pouvait pas bouger, que faisait-elle là ? »

En vingt-six ans de métier, c’est le huitième voyageur qu’il voit passer sous ses roues, mais les précédents étaient différents. Certains étaient restés debout devant lui, d’autres s’étaient jetés en travers des voies, d’autres encore avaient chuté et tentaient de remonter. Elle, elle était seulement couchée entre deux rails.

« Très bizarre, songe-t-il. Comme si on l’avait abandonnée ici. »

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