#Roman francophone

Gouverneurs de la rosée

Jacques Roumain

Une fille drôle, compère, se dit-il, secouant la tête ; un moment elle te sourit d'amitié et puis dans le temps d'un battement d'yeux, elle te quitte sans même un au revoir. Ainsi commence l'histoire d'un amour, tendre, simple, sublime, entre la belle et farouche Annaïse et Manuel, fils prodigue de Bienaimé et de Délira, de retour en Haïti après quinze ans d'absence.
" Tout le monde a été touché par les amours de Manuel et d'Annaïse. Aux citadins haïtiens et aux lecteurs étrangers, le roman a révélé la vie paysanne, qu'ils ignoraient autant les uns que les autres. Les évocations du paysage haïtien ont enchanté ; la vieille Délira a éveillé la compassion ; les ronchonnements de Bienaimé ont amusé ; les trouvailles linguistiques de Roumain ont suscité l'admiration. On pourrait presque dire que la critique a été unanime, d'un côté comme de l'autre de l'Atlantique, à élever Gouverneurs de la rosée au rang de chef-d'oeuvre. " (L.-F. Hoffmann)

Par Jacques Roumain

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Genre

litterature romans poche

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07/11/2013 216 pages 8,50 €
Scannez le code barre 9782843046636
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Nous mourrons tous… – et elle plonge sa main dans la poussière ; la vieille Délira Délivrance dit : nous mourrons tous : les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants, ô Jésus-Marie la Sainte Vierge ; et la poussière coule entre ses doigts. La même poussière que le vent rabat d’une haleine sèche sur le champ dévasté de petit-mil sur la haute barrière de cactus rongés de vertde-gris, sur les arbres, ces bayahondes rouillés.

La poussière monte de la grand-route et la vieille Délira est accroupie devant sa case, elle ne lève pas les yeux, elle remue la tête doucement, son madras a glissé de côté et on voit une mèche grise saupoudrée, diraiton, de cette même poussière qui coule entre ses doigts comme un chapelet de misère : alors elle répète : nous mourrons tous, – et elle appelle le bondieu. Mais c’est inutile, parce qu’il y a si tellement beaucoup de pauvres créatures qui hèlent le bondieu de tout leur courage que ça fait un grand bruit ennuyant et le bondieu l’entend et il crie : quel est, foutre, tout ce bruit ? Et il se bouche les oreilles. C’est la vérité et l’homme est abandonné.

Bienaimé, son mari, fume sa pipe, la chaise calée contre le tronc d’un calebassier. La fumée ou sa barbe cotonneuse s’envole au vent.

— Oui, dit-il, en vérité, le nègre est une pauvre créature.

Délira semble ne pas l’entendre.

Une bande de corbeaux s’abat sur les chandeliers. Leur croassement enroué racle l’entendement, puis ils se laissent tomber d’une volée, dans le champ calciné, comme des morceaux de charbon dispersés.

Bienaimé appelle : Délira ? Délira, ho ?

Elle ne répond pas.

–– Femme, crie-t-il.

–– Elle lève la tête.

Bienaimé brandit sa pipe comme un point d’interrogation :

–– Le Seigneur, c’est le créateur, pas vrai ? Réponds : le Seigneur, c’est le créateur du ciel et de la terre, pas vrai ?

Elle fait : oui ; mais de mauvaise grâce.

–– Eh bien, la terre est dans la douleur, la terre est dans la misère, alors, le Seigneur c’est le créateur de la douleur, c’est le créateur de la misère.

Il tire de courtes bouffées triomphantes et lance un long jet sifflant de salive.

Délira lui jette un regard plein de colère :

–– Ne me tourmente pas, maudit. Est-ce que j’ai pas assez de tracas comme ça ? La misère, je la connais, moi-même. Tout mon corps me fait mal, tout mon corps accouche la misère, moi-même. J’ai pas besoin qu’on me baille la malédiction du ciel et de l’enfer.

Puis avec une grande tristesse et ses yeux sont pleins de larmes, elle dit doucement :

–– Ô Bienaimé, nègre à moué…

Bienaimé tousse rudement. Il voudrait peut-être dire quelque chose. Le malheur bouleverse comme la bile, ça remonte à la bouche et alors les paroles sont amères. Délira se lève avec peine. C’est comme si elle faisait un effort pour rajuster son corps. Toutes les tribulations de l’existence ont froissé son visage noir, comme un livre ouvert à la page de la misère. Mais ses yeux ont une lumière de source et c’est pourquoi Bienaimé détourne son regard.

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