#Polar

Il reste la poussière

Sandrine Collette

Dans la steppe balayée de vents glacés, un tout petit garçon est poursuivi par trois cavaliers. Rattrapé, lancé de l'un à l'autre dans une course folle, il est jeté dans un buisson d'épineux. Cet enfant, c'est Rafael, et les bourreaux sont ses frères aînés. Leur mère ne dit rien, murée dans un silence hostile depuis cette terrible nuit où leur ivrogne de père l'a frappée une fois de trop. Elle mène ses fils et son élevage d'une main inflexible, écrasant ses garçons de son indifférence.
Alors, incroyablement seul, Rafael se réfugie auprès de son cheval et de son chien. Dans ce monde qui meurt, où les petits élevages sont remplacés par d'immenses domaines, l'espoir semble hors de portée. Et pourtant, un jour, quelque chose va changer. Rafael parviendra-t-il à desserrer l'étau de terreur et de violence qui l'enchaîne à cette famille ? Avec ce quatrième roman, sombre, planté dans une nature hostile et sublime, Sandrine Collette explore une relation familiale terrible, et la rédemption, possible ou non, d'un enfant qui a gardé son humanité.
Depuis Des Noeuds d'acier, Grand Prix de littérature policière, l'auteur « confirme avec éclat qu'elle a tout d'une romancière accomplie. »
Prix Landerneau du polar 2016

Par Sandrine Collette
Chez Denoel

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Editeur

Denoel

Genre

policier & thriller (grand format)

25/01/2016 304 pages 19,90 €
Scannez le code barre 9782207132562
9782207132562
© Notice établie par ORB
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joyeux poète du bicuit, des petits rosés et de la balayette,

arpenteur infatigable des chemins sinueux du Morvan et de Schopenhauer,

et surtout, faiseur de ciel bleu.

 

Patagonie argentine. La steppe

Parce qu’il était le plus jeune, ses frères avaient pris l’habitude de le poursuivre à cheval autour de la maison, quand la mère ne les voyait pas. Dès que les jumeaux avaient eu assez de force pour l’attraper par le col et le soulever au galop de leurs criollos, c’était devenu leur passe-temps favori. Ils comptaient les points, à celui qui le traînerait jusqu’au coin de la grange, qui dépasserait les vieux bâtiments en bois gris — puis l’arbre mort, puis le bosquet de genêts — avant de le lâcher dans la poussière.

Chaque fois, le petit les voyait venir. Il entendait leurs exclamations, bien fort exprès pour l’affoler, le bruit des chevaux qui s’élancent ; les fers caillassant le sol et se rapprochant à lui faire trembler le ventre, comme si la terre trépidait sous ses pieds, et sûr cela les amusait, eux les frères perchés en haut de leurs selles, avec leurs rires aigus qui couvraient le fracas des sabots.

Il se figeait, un bras en l’air, ce bras qui tenait le bâton avec lequel il jouait à faire des vagues dans l’abreuvoir, et tant pis si l’eau était sale. Il s’immobilisait comme le font les mulots dans la steppe, lorsque le bruissement d’ailes des busards au-dessus d’eux les alerte trop tard, lui aussi l’œil effaré et priant pour que ses oreilles, son cerveau, son instinct le trompent ; mais toujours ils étaient sur lui en quelques foulées, rapaces piquant vers leur proie, penchés sur leurs chevaux fous. Planté au milieu de la cour arrière, le petit n’avait pas le temps de regagner la cuisine où la mère touillait, écrasait, dépeçait : quand cela avait commencé, il savait à peine courir. Une ou deux fois, il avait essayé de l’appeler, devinant la silhouette sévère derrière les carreaux, qui hachait la viande ou coupait les légumes comme si elle avait dû les abattre, appliquée et rageuse, mais elle ne l’entendait pas, ne le voyait pas, même le jour où il avait réussi à taper à la vitre avant d’être enlevé par Mauro — ou peut-être s’en désintéressait-elle si fort qu’il préférait ne pas y penser. La seule chose qu’elle faisait, à vrai dire, c’était lui mettre une rouste après, en criant qu’elle en avait assez qu’il mouille sa culotte. Et les frères se moquaient en le regardant, et ils braillaient :Le pisseur ! Le pisseur ! tandis qu’elle l’obligeait à courir cul nu derrière elle pour aller se changer, jetant son pantalon souillé dans la panière à linge d’un geste excédé.

Déjà dans sa tête, il était inscrit qu’il n’échapperait jamais à ces traques terrifiantes ; mais il essayait malgré tout, jusqu’au dernier instant, même en vain, même à sentir les doigts des frères écorcher sa peau au moment d’agripper le col de sa chemise. Il se dandinait sur ses jambes trop courtes, désespéré de faire du surplace quand il aurait fallu sauter et bondir, et il poussait des piaillements effrayés qui faisaient pleurer de rire Mauro et Joaquin. Au début, les jumeaux, de six ans ses aînés, s’y mettaient à deux pour le harponner depuis leurs chevaux, l’empoignant chacun à une épaule. Ce n’est qu’après avoir passé les dix ans qu’ils eurent la robustesse nécessaire pour le chasser seuls ; et déjà Steban, né deux ans après eux, s’y était mis lui aussi, impatient de prendre son tour dans le jeu.

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