#Roman étranger

Un ange brûlé

Tawni O'Dell

En Pennsylvanie, de nos jours.Depuis vingt-cinq ans qu'elle dirige la police de ce coin perdu de Pennsylvanie, l'inspectrice Dove Carnahan n'a jamais rien vu d'aussi horrible : là, dans le sol lardé de crevasses et de geysers d'un village abandonné, gît le corps à demi calciné d'une adolescente de dix-sept ans, Camio Truly.
Traduit de l’américain par Bernard Cohen

Par Tawni O'Dell
Chez Belfond

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Editeur

Belfond

trad. Bernard Cohen
02/02/2017 343 pages 21,00 €
Scannez le code barre 9782714474087
9782714474087
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À ma petite sœur adorée, Molly Meghan

 

 

1

 

LA DERNIÈRE FOIS QUE JE ME SUIS TROUVÉE aussi près de Rudy Mayfield, il se contorsionnait sur le siège du pick-up de son père pour essayer d’attraper ma poitrine à peine naissante. Je ferme les yeux et, l’espace d’un instant, c’est l’odeur d’un adolescent suant et tourmenté par ses hormones, mêlée à celle du savon Dial, qui s’impose sur l’haleine âcre et sulfureuse que la ville fantôme exhale en permanence, ainsi que sur les relents douceâtres de la chair calcinée.

— Qui peut faire un truc pareil ? demande Rudy pour la dixième fois au cours de la dernière minute.

C’est devenu une litanie, une sorte d’incantation morne qui doit l’aider à affronter, sinon à accepter, ce qu’il a découvert ce matin, pendant son jogging quotidien le long de cette route que plus aucune voiture n’emprunte. Son chien, Buck, un chien de berger aux poils blancs et hirsutes couché à ses pieds, relève la tête pour lui adresser un regard compatissant.

— Tu es absolument sûr que tu n’as vu personne ?

Ensemble, nous considérons la dizaine d’allées désertes conduisant aux fondations rangées de maisons disparues, les quelques arbres dénudés hissant péniblement leurs troncs déformés hors d’un sol en lente ébullition, leurs branches tordues comme les mains de morts-vivants qui chercheraient à s’échapper de la glèbe empoisonnée. L’orange acide de la rouille sur les garde-boue d’un vélo d’enfant abandonné constitue l’unique touche de couleur dans ce paysage désolé.

— Mon grand-père est le seul de ceux qui sont restés au Run encore en vie. À part quand je viens lui rendre visite, personne ne passe par ici. Tu sais tout ça très bien.

Je lève un sourcil dubitatif.

— Mais « quelqu’un » est forcément venu. Cette fille ne s’est pas pointée toute seule ici pour se cramer.

Le visage de Rudy vire à la même nuance grisâtre que le macadam étiolé sur lequel il se tient. Il avale péniblement sa salive et baisse obstinément les yeux sur son impressionnante bedaine qui distend un vieux maillot de corps maculé de taches colorées, telle une constellation de pays sur une mappemonde vaguement blanche.

— On a eu quelques bons moments tous les deux, au bahut…

J’évoque ce passé commun d’un ton aussi dégagé que les circonstances me le permettent, et la distraction recherchée fait son effet : il m’adresse un sourire en coin, le même que celui qu’il me glissait chaque fois que la prof chargée de nous expliquer les mystères de la procréation nous apprenait quelque chose que nous savions déjà, c’est-à-dire tout le temps. Il a toujours des yeux d’un joli vert ; malgré les années ils continuent à pétiller dans l’ombre projetée par la visière de sa casquette de base-ball.

— Ouais. J’ai jamais compris pourquoi on s’est pas mis ensemble. Je t’aimais bien.

— Peut-être que tu aurais dû me le dire.

— Ce qu’on faisait dans la caisse de mon père n’était pas assez évident ?

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