#Roman francophone

Jeu blanc

Richard Wagamese

Voici l'histoire de Saul Indian Horse, un jeune Ojibwé qui a grandi en symbiose avec la nature, au coeur du Canada. Lorsqu'à huit ans il se retrouve séparé de sa famille, le garçon est placé dans un internat par des Blancs. Dans cet enfer voué à arracher aux enfants toute leur indianité, Saul trouve son salut dans le hockey sur glace. Joueur surdoué, il entame une carrière parmi les meilleurs du pays. Mais c'est sans compter le racisme qui règne dans le Canada des 70's, jusque sur la patinoire. (traduction Christine Raguet)

Par Richard Wagamese
Chez Zoe

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Editeur

Zoe

trad. Christine Raguet
03/01/2019 264 pages 7,50 €
Scannez le code barre 9782264072900
9782264072900
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À ma femme, Debra Powell, qui m’a permis de jouir de sa lumière et de devenir meilleur

J’entre dans la paix des créatures sauvages

qui n’imposent pas à leurs vies l’anticipation

du malheur. J’entre dans la présence de l’eau calme.

Et je sens au-dessus de moi les astres aveugles au jour

attendant d’émettre leur lumière. Un moment

je m’abandonne à la grâce du monde, et je suis libre.

 

Wendell Berry, « La paix des créatures sauvages »

 

 

1

Je m’appelle Saul Indian Horse. Je suis le fils de Mary Mandamin et de John Indian Horse. Mon grand-père s’appelait Solomon et mon prénom est le diminutif du sien. Ma famille est issue du Clan des Poissons des Ojibwés du Nord, les Anishinabés, c’est ainsi que nous nous désignons. Nous avons élu domicile sur les territoires bordant la rivière Winnipeg, là où elle s’élargit avant d’entrer dans le Manitoba et après avoir quitté le lac des Bois et les crêtes accidentées du Nord de l’Ontario. On dit que nos pommettes ont été taillées dans ces chaînes granitiques qui s’élèvent au-dessus de notre patrie. On dit que le brun profond de nos yeux a suinté de la terre féconde autour des lacs et des marécages. Les Anciens disent que nos longs cheveux raides viennent des herbes ondulantes qui tapissent les rives des baies. Nos pieds et nos mains sont larges, plats et forts comme les pattes d’un ours. Nos ancêtres ont appris à se déplacer sans peine à travers les territoires que le Zhaunagush, l’homme blanc, a plus tard redoutés, sollicitant notre aide pour les parcourir. Notre parole s’écoule et se déverse comme les rivières qui nous servent de routes. Nos légendes rapportent comment nous avons émergé des entrailles de notre Mère Terre – Aki est le nom que nous lui attribuons. Nous avons surgi, sans imperfections, les battements du cœur d’Aki dans nos oreilles, prêts à devenir ses gardiens et ses protecteurs. Quand je suis né, notre peuple parlait encore ainsi. Nous étions encore sous l’influence de nos légendes derrière nous. C’est une frontière que ma génération a franchie et nous languissons d’un retour qui n’a jamais pu se produire.

Ces gens, ici, veulent que je raconte mon histoire. Ils disent que je ne peux comprendre où je vais si je ne comprends pas où j’étais avant. D’après eux, les réponses sont en moi. En racontant nos histoires, nous, buveurs invétérés de mon espèce, nous pouvons nous libérer de la bouteille et de la vie qui nous a menés là. J’en ai rien à foutre de tout ça. Mais si ça veut dire sortir d’ici plus vite, alors je vais la raconter, mon histoire.

Ce sont des travailleurs sociaux de l’hôpital qui m’ont envoyé ici. Au Centre New Dawn, la nouvelle aube. Ils appellent ça un établissement de soins. Ici, les thérapeutes disent que le Créateur et les Grands-mères et les Grands-pères veulent que je vive. Ils disent plein de choses. En fait, ils parlent tout le temps et ils espèrent qu’on va faire pareil. Ils sont assis là, les yeux brillants, humides et pleins d’espoir, et pensent qu’on ne les voit pas attendre. Même quand j’ai les yeux rivés sur mes chaussures, je les sens. Ils appellent ça le partage. C’est l’un de nos anciens principes tribaux, à nous les Ojibwés, à ce qu’ils prétendent. Faire battre ensemble beaucoup de cœurs nous rend plus forts. C’est pour cela qu’ils nous installent dans le cercle de partage.

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