WTF : un véritable avocat s'estime diffamé par un personnage de fiction

Clément Solym - 07.08.2020

Edition - Justice - Avocat diffamation fiction - série Good Fight - avocat diffamer personnage


L’Amérique et ses procès, une histoire d’amour. Pourtant, quand la fiction se moque de la réalité, la seconde ne devrait pas s’en offenser. Le juriste et professeur émérite de la Harvard Law School, Alan Dershowitz, se dit pourtant prêt à poursuivre ViacomCBS. Et ce, à cause de la série The Good Fight — encore une histoire d’avocats…



Selon l’avocat plaignant, le dernier épisode de la quatrième saison — dont il est par ailleurs fan — met en scène un escroc… dans lequel Alan se serait reconnu. Et pour cause : dans la série, le protagoniste est en lien avec le délinquant sexuel Jeffrey Epstein. Ce dernier, reconnu coupable en 2008 de relations avec des mineurs, s’était suicidé l’an passé. Pour Dershowitz, le rapprochement est évident, et il demande des excuses publiques, le retrait du contenu ainsi qu’une déclaration de la chaîne.
 

Quand la fiction empiète sur le réel


Selon ses propres avocats, le contexte laisserait entendre que lui-même a pu se livrer à des actes répréhensibles sur mineures. Le vice-président de ViacomCBS, Jonathan Anschell, a tenté un brin de pédagogie dans sa réponse : « Les gens ne regardent pas la série pour obtenir des informations factuelles sur le professeur Dershowitz ou qui que ce soit d’autre. »

L’acteur David Alford, qui incarne l’avocat Benjamin Defoe dans The Good Fight, est décrit comme ayant représenté Epstein avant Dershowitz. Et plusieurs autres références à l’affaire s’accumulent dans l’épisode — de quoi créer des confusions dans l’esprit des téléspectateurs, et entraîner des problèmes de diffamation.

Pour Dershowitzae, l’entremêlement de la réalité et de la fiction, où protagonistes fictifs et réels se croisent, devient délicat. « L’idée qu’un personnage fictif peut s’en tirer en diffamant quelqu’un est vraiment nouvelle. Vous devez avoir écrit un récit entièrement fictionnel où les noms sont inventés, soit un récit véridique. Vous ne pouvez pas mélanger les genres. Lorsque vous le faites, alors la loi sur la diffamation s’applique. »

Pour le critique littéraire Ron Charles, cette histoire va créer un précédent dangereux pour les écrivains. Durant l’été, souligne-t-il, plusieurs romans ont fait paraître des ouvrages qui empruntent, embellissent et manipulent des détails liés à la vie de personnes célèbres.

« Leurs histoires mêlent librement fiction et non-fiction, déclarations que des gens ont faites et d’autres qui n’ont jamais existé. Il n’y a pas de notes de bas de page dans ces romans pour distinguer la vérité de l’imagination, la recherche de l’invention. »
 

L'affaire Scarlett Johansson en France


Et en effet, il deviendrait intenable que dans la littérature, le théâtre, ou par extension au cinéma, dans les séries ou ailleurs, des personnes réelles ne puissent pas être évoquées. Ou qu’on soit tenu de les faire disparaître pour ne pas les offenser. Sauf qu’en matière de fiction, on est bien comme à Las Vegas : un personnage fictif ne peut pas diffamer qui que ce soit, pas plus qu’il ne peut assassiner, mordre ou manger dans votre assiette.

Toute l’histoire de la littérature recoupe les figures historiques, pour donner aux histoires un contexte historique, inscrire la fiction dans les traces de l’Histoire. 

 

Pourtant, cette histoire d’avocat diffamé dans une série, rappelle étrangement celle qui avait opposé en France Scarlett Johansson à Grégoire Delacourt et son éditeur, JC Lattès, en 2014. La 17e chambre civile avait donné raison à l’actrice en condamnant l’écrivain pour atteinte à la vie privée dans La première chose qu’on regarde

2500 € de dommages-intérêts pour avoir imaginé des relations amoureuses, dans un roman, que l’actrice n’a jamais eu. 

« Le fait pour Scarlett Johansson de se voir prêter deux relations sentimentales sur lesquelles elle ne s’est jamais exprimée, présentées comme officielles et qualifiées, l’une de “passade parisienne sans grande conviction”, et l’autre de “passade express” (...) est de nature à présenter la demanderesse sous un jour qui peut légitimement lui apparaître blessant et dévalorisant », estimait alors le tribunal. 

Mais Scarlett entendait aussi dénoncer l’exploitation d’image, nom et notoriété dans l’ouvrage — une forme d’abus publicitaire de la part du romancier. Là, pour le coup, le juge a débouté la plaignante. Mais tout de même…
 

Apprendre à se taire ?


Outre-Atlantique, le Premier amendement protège les écrivains et les créateurs — pour le plus grand plaisir des lecteurs et spectateurs. Surtout que dans le genre de la fiction historique contemporaine, la synthèse entre magie du réel et créativité ex nihilo fait recette. Et éclaire le monde contemporain d’une autre lumière, en mesure d’apporter une plus grande compréhension, peut-être. En tout cas, dans les œuvres avec un peu de profondeur.

Sur ce point précis, l’avocat Dershowitz « conteste le concept par lequel un écrivain ne peut pas, en droit, diffamer une personne vivante en mettant des mensonges malveillants dans la bouche de personnages de fiction ». Et de poursuivre : « Je n’ai aucune objection légale à l’utilisation de vrais noms dans des récits fictifs — bien que je le désapprouve personnellement, au nom de l’honnêteté. »

Et de poursuivre : « Je n’ai pas non plus de problèmes avec les personnages fictifs qui critiquent de véritables personnes, tant que la critique n’est pas diffamatoire ni malveillante. » 

Pour mieux définir la situation, voici qu’il propose cette image : « Si Walt Disney mettait dans la bouche de Donald Duck une accusation erronée, pointant une personne vivante, qualifiée alors de meurtrier ou de criminel, alors cette personne devrait pouvoir poursuivre Disney ou le scénariste. C’est pire quand l’auteur place des accusations diffamantes dans la bouche d’un personnage d’avocat réaliste. » 

Misère…


via Washington Post, Variety


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