Liban : “Une douleur qu’il faut apprendre encore une fois à surmonter”

Christine Barros - 15.09.2020

Edition - Librairies


« Le plus dur ce sont les pertes humaines et le désastre humanitaire. L’explosion du 4 août dernier nous a littéralement secoués tant le nombre de morts, disparus, blessés et sans-abris est considérable. C'est une vraie tragédie ! » Christiane Choueiri, directrice générale de la librairie la Phénicie évoque avec émotion cette catastrophe qui a plongé le Liban, déjà affaibli par une grave crise économique et politique, dans le désarroi total.



« Mon lieu d'habitation a été saccagé, mes vitres ont implosé, les fenêtres ont perdu même leurs châssis, les portes sont sorties de leurs gonds, la quasi-totalité des pièces est dévastée. Dans la librairie, située à quelques kilomètres du port, toutes les vitres ont été cassées, d’énormes débris ont ravagé mon bureau et ont atterri au pied de ma chaise…prouvant la violence du choc. » Heureusement, les employés avaient quitté la librairie au moment où s’est produite l’explosion et elle-même, habituée à rester de longues heures au bureau, avait dû exceptionnellement partir un plus tôt ce jour-là.

Le quartier de Sin el Fil / Horsh Tabet où se situe la librairie La Phénicie n’est qu’à quelques kilomètres du port. Comme Christiane le dépeint si bien dans le témoignage qu’elle nous livre pour présenter sa librairie, ce qui est le plus éprouvant, c’est l’impression qu’un pan d’une histoire collective et familiale s’envole en si peu de temps...

La librairie est créée en 1968 par Adib Choueiri, bibliophile et francophile, alors amateur d’alphabet phénicien. Il transmet cette passion à ses filles, Christiane et Maria. Il s'est très vite lancé dans l'importation de livres français mais s’est aussi investi dans l'édition locale notamment scolaire et a même traduit des classiques comme Martine et sera, près de 15 ans plus tard décoré des palmes académiques par François Mitterrand en 1982. Maria, sa sœur, déléguée pédagogique de Nathan, Retz et Belin a développé le volet pédagogique et scolaire à la librairie.

Christiane la reprend en 2015 après avoir réalisé depuis 1995 la mise en page de certains des ouvrages de la Phénicie. Réalisatrice de formation, elle déploie l’identité de la librairie spécialisée en jeunesse, scolaire, parascolaire et pédagogique tout en développant un petit fond en littérature, sciences humaines au point qu’elle compte aujourd’hui une dizaine d’employés.

La Phénicie conserve son activité avec dynamisme, elle se démarque comme importatrice, libraire, promotrice et définit son choix d’être distributrice de livres français, arabes et bilingue. « Face à la demande grandissante, j’ai voulu étendre le secteur éditorial francophone de ma librairie, en créant une ouverture vers le monde arabe et africain et en introduisant en exclusivité de nouveaux éditeurs du Maroc, de la Jordanie et des Emirats arabes Unis comme Yanbow Al Kitab, Tiara éditions, Dar Al Salwa, Dar Al Yasmine, Kalimat, Bright Fingers ». Selon elle, « cette expansion ne peut que passer inévitablement par la France, foyer des grandes maisons d’édition comme Nathan Matériel Educatif, les abonnements- livres de l’Ecole des loisirs et Tom’ Poche ». Après 5 années d’investissement soutenu, la Phénicie devient second importateur libanais après la chaîne de librairies Antoine qui disposait de 15 points de vente.
       

“En 2019, le CA de la librairie avait atteint son apogée. Tout s’est écroulé après” 


Cette prospérité s’accompagnait d’un véritable climat de confiance « Quand on bâtit un empire, le nôtre, on se sent en sécurité, cette sécurité conférée par la stabilité de l’entreprise, par le chiffre des affaires et par le bonheur des employés et la satisfaction des clients. »
 
Les crises successives ont eu raison de cette embellie. Christiane Choueiri évoque d’abord les manifestations populaires ‘’ la Thawra’’, les routes coupées, barrées au quotidien par des pneus enflammés, le blocage des comptes en dollars et en euros dans les banques, la pénurie de monnaie étrangère, l’inflation liée à l’effondrement de la livre libanaise, la corruption, la crise sanitaire de la COVID-19 / le confinement et le reconfinement. Et cette liste est loin d’être exhaustive comme elle le souligne d’elle-même… « La déflagration a désormais creusé une ligne de démarcation. Si les Libanais sont des combattants reconnus par leur résilience, cette tragédie a créé un flottement et une douleur qu’il faut apprendre encore une fois à surmonter ». 
 

Un vrai casse-tête financier


Pour Christiane, la gageure principale est de trouver des liquidités dans un contexte où il faut faire de longues files d’attente devant les banques pour retirer des sommes modiques, variant entre 100 et 300 $ en espèces, selon les décisions de la banque centrale. Le dollar se raréfie et la banque gèle l’argent. Sans compter l’obligation de régler l’ancien stock à la Centrale et aux fournisseurs français par virement en devises quand on sait que 1 euro équivaut approximativement à 8000/9000 livres libanaises au marché noir alors qu’il était à 1800, puis 4000 livres libanaises en août 2019. 

Consciente toutefois des aides qui lui ont été accordées, « la Centrale de l'Edition a tout centralisé pour nous faciliter la tache car nous avions de grosses sommes à régler. La Coface a couvert une partie et les fournisseurs distributeurs ont offert une réduction. Nous avons également un moratoire sur 3 ans. L’aide du Centre National du Livre en France a été salutaire certes, mais c’est très vite parti. »  Elle ne peut nier une réalité. « Les pertes sont continuelles du fait des commissions des taux de change. Elles ont dépassé les 56% et ont même atteint 65% de perte sèche ».
 

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“Chaque jour qui arrive est un combat”


« La crise qui a placé le Liban dans la catégorie des pays sinistrés se préparait déjà depuis de nombreuses années. Nous n’avons plus de gouvernement, le peuple libanais est en mode survie. La venue du Président Macron a permis aux Libanais d’espérer de nouveau mais nous attendons toujours les mesures prometteuses qui pourraient être prises par la suite pour sauver nos entreprises ». Christiane n’est pas la seule à pointer cette situation catastrophique, de nombreux intellectuels ou professionnels sont sceptiques et même ouvertement accusateurs, à l’instar de l’écrivain libanais Charif Majdalani, qui a déclaré que cet argent dans les banques avait été détourné par des membres du gouvernement corrompu. 

Si ce peuple est combattant et résilient, l’espoir porté au quotidien ne cache pas leur inquiétude des jours à venir comme le dit si bien Christiane Choueiri. « Je fais de mon mieux pour faire face à une année scolaire en vue, mais je suis incapable de savoir si nous pourrons nous en sortir dans les mois à venir. Les conditions pour avoir des dollars et des euros sont complètement aléatoires, les tractations du marché de change sont précaires. Les soucis d'argent prennent beaucoup de temps et dévorent toute notre énergie : tout ce que l'on fait c'est pour éponger des dettes quotidiennes ». 

Pourtant, des acteurs comme Christiane jouent un rôle fondamental pour défendre la langue française et la francophonie dans un pays comme le Liban, qui essuie les résultats d’années de corruption et de crises géopolitiques. Et l’héritage familial symbolique parle à travers ses propres mots …

« Je lutterai jusqu’au dernier souffle pour combattre cette corruption... pour continuer ma mission de diffuser l’amour dont j’ai hérité de ma famille pour la langue française, pour ne jamais priver les Libanais de lecture et de culture, dans mon beau pays des cèdres. Je ne me laisserai pas abattre, mais cette fois-ci, le combat est déchirant et quand on cherche le pain, la culture devient un luxe très cher à payer. »
 
Propos recueillis par Anne Lise Schmitt
Déléguée générale de l’AILF
Association internationale des librairies francophones

 
Dossier - Retrouver toute l’actualité de la librairie francophone dans le monde


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