Des livres en Ehpad : Korian, partenaire trop particulier pour les libraires ?

Nicolas Gary - 19.11.2020

Edition - Librairies - ehpad Korian seniors - livre lecture librairies - click collect libraires


Toutes les librairies se valent-elles ? À l’heure du second confinement français, où le conseil de libraire a laissé place au retrait en magasin, on s’interroge. Amazon, l’épouvantail habituel, reste brandi comme il se doit, et la France est parvenue à empêcher la vente de livres dans les supermarchés et autres Fnac, pour ne pas concurrencer le click and collect des établissements. Mais ensuite, quoi ?

EHPAD Lavaur

 
Début novembre, le Syndicat général du Livre et de la communication écrite CGT et la CGT‐Librairies se réjouissaient : avec la fermeture des librairies, les témoignages d’affection et de soutien s’étaient multipliés. Pour autant, la crise actuelle laissait craindre une remise en cause pour « les droits et les acquis collectifs, pour réduire les effectifs ou baisser les salaires, pour précariser toujours plus les relations de travail ». 

Sud Culture, de son côté, prévenait que « l’année blanche [pour les intermittents] ne suffira pas, les aides ponctuelles aux librairies ne suffiront pas, les crédits accordés aux structures culturelles ne suffiront pas ». En somme, l’État allait devoir apporter des garanties sociales réelles. 
 

Joyeux Noël, Félix !


Entre temps, les négociations avancent, ou reculent, voire piétinent : l’idée d’une réouverture au 27 novembre s’éloigne alors que les grands commerces acceptent de renoncer au Black Friday. Le week-end de la surconsommation, qui offrait une fenêtre de tir aux points de vente du livre, ne suffirait pas : Carrefour a accepté de le décaler, Leclerc n’y est pas défavorable… La date du 1er décembre revient donc à la charge. 

Le clique et rapplique permet de sauvegarder le chiffre d’affaires, avec des disparités de plus en plus violentes : certains ont opté pour un virage numérique voilà une dizaine d’années, et s’en sortent finalement bien. « Nous sommes parvenus à dépasser notre chiffre d’affaires de l’année passée, avec 75 % de la masse salariale », nous affirme un libraire parisien. À l’opposé, Philippe Touron, du Divan (Paris XVe), qui pointait les chiffres : pour opérer 40 % du CA, 100 % des employés présents. Intenable.

Et surtout, la perspective impensable de voir les librairies de quartier se changer en Amazon de proximité, réduites à un simple statut d’entrepôt logistique amoindri.

De son côté, le Syndicat de la librairie française tente de faire plier le gouvernement — au-delà des mesurettes comme les frais d’expéditions remboursés, miroir aux alouettes plus que véritable aide immédiate. Et ce dernier plaide également pour l’extension « des plages horaires (plages d’ouverture étendues, nocturnes, ouverture le dimanche) pour mieux répartir la fréquentation en tenant compte néanmoins du cadre juridique (temps de travail ; dérogations réglementaires pour les nocturnes et le travail le dimanche) et de l’impact économique ».
 

Amazon, non ; Korian, oui


Dans une récente communication, le SLF indiquait même avoir joint sa voix aux signataires d’une pétition appelant au boycott #NoëlSansAmazon. Et de préciser : « Cette pétition n’est pas qu’un appel à ne pas commander sur Amazon, c’est aussi un appel positif au bénéfice des commerçants de proximité et d’un e-commerce plus durable. Nous y plaidons pour un recours aux commerces de proximité pour les cadeaux des fêtes de fin d’année et dénonçons les conséquences sociales, fiscales et environnementales du développement du géant américain. »
 
Les membres du Syndicat sont invités à relayer, diffuser et signer — il semblerait que cet appel au boycott soit l’un des premiers aussi marqués. Pour autant, le SLF dérape, estiment les syndicats Sud Culture et CGT Gibert Joseph. Non pas dans l’expression d’un certain désaccord vis-à-vis du géant américain : au contraire. En revanche, dans l'accord passé avec Korian.

Cet organisme « gère des maisons de retraite et des résidences de soins à domicile, qui, grâce à l’application Korian Générations, communique sur notre portail pour permettre à leurs résidents de commander des livres auprès des librairies les plus proches de leurs 455 établissements situés partout en France », indique le SLF.

Pour les deux syndicats, ce partenariat vire au cauchemar : « Il fallait oser faire de la pub pour le groupe Korian en pleine crise sanitaire, qui touche particulièrement les personnes vivant en Ehpad. Korian s’est en effet illustré à maintes reprises ses dernières années par sa capacité à engraisser ses actionnaires sur le dos des personnes âgées qui vivent dans ses Ehpad, ses cliniques spécialisées et ses résidences service », dénoncent les partenaires sociaux.

En 2019, ce sont 50 millions € de dividendes versés aux actionnaires, et un million € pour la directrice générale. Le syndicat Sud Santé Sociaux pointe depuis des années des conditions de travail sidérantes, que relaient les deux syndicats du livre. Ainsi, « des patients meurent d’intoxication alimentaire, des salariés font l’objet de procédures disciplinaires ou de licenciements pour avoir témoigné de leurs conditions de travail et des mauvais traitements que subissent certains usagers ». 
 

Ehpad, or not Ehpad


Korian, mauvais élève ? Tout porte à le croire. D’ailleurs, Korian vise le rachat d’un acteur français du secteur de la santé mentale, Inicea, pour un montant de 360 millions € — dont 140 millions en immobilier. Korian, géant de la maison de retraite, avait procédé à une augmentation de capital de 400 millions €, expliquait Sophie Boissard, la directrice générale, fin octobre, pour y parvenir.

D’ailleurs, sur 2020, les 54 millions € de dividendes qui devaient revenir aux actionnaires ont été retenus. Dans un message d’avril dernier, le groupe s’était retrouvé sous le feu d’attaques croisées. Olivier Faure, député PS de la 11e circonscription de Seine-et-Marne, et Premier secrétaire du Parti socialiste, évoquait « les dividendes de l’incurie ! Pendant l’hécatombe c’est business as usual. Cet argent est un détournement de fonds qui devraient servir à embaucher pour accompagner et soigner nos aînés. »

Les deux syndicats du livre poursuivent, bon train : « Korian rogne sur les effectifs, sur les moyens de protection, de dépistage au sein des établissements qu’il gère. Officiellement tout va bien. Pourtant les plaintes pour des faits d’homicide involontaire, mise en danger de la vie d’autrui et non-assistance à personne en danger se multiplient. »

Et demandent que ce partenariat, « qui déshonore notre profession », soit arrêté le plus rapidement possible. 

Le SLF nous indique qu’il « noue des partenariats avec de nombreux éditeurs et autres entreprises qui lui proposent, à titre gracieux, d’affilier librairiesindependantes.com sur leur site. Dans le cas présent, il s’agit de faciliter l’accès au livre pour les personnes résidant en ehpad. Vous venez de publier un article intitulé “Dans quelle France empêche-t-on des enfants hospitalisés de lire”. J’ai envie de vous répondre “Dans quelle France empêche-t-on des personnes âgées hospitalisées de lire ?". »

De toute évidence, Korian n'est donc pas un opérateur problématique.


crédit photo : Espagno Milani Architectes CC BY SA 2.0


Commentaires
Faut privilégier le libraire du quartier. Place des libraires par exemple. Parfois il suffit de bonne volonté.
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