Dans quelle France empêche-t-on des enfants hospitalisés de lire ?

Nicolas Gary - 18.11.2020

Edition - Société - hôpital enfants Necker - enfants hospitalisation Paris - vente livres interdiction


Lors de son allocution du 28 octobre, Emmanuel Macron indiquait que le pays replongeait : d’abord dans la pandémie, ensuite dans les contaminations, enfin dans le confinement. Triple peine. Une nouvelle salve douloureuse pour les citoyens, après l’accalmie estivale. Mais il fallait préserver le milieu hospitalier d’une crise approchant.



Depuis ce sombre soir, la mobilisation a pris le pas, tandis que les mesures de confinement se multipliaient, plus allégées qu’au printemps. Et rapidement, l’incompréhension a monté, de toutes parts. Dans l’industrie du livre, la semi-fermeture des librairies a obligé les uns et les autres à s’adapter : le clique & rapplique, héritier du confinement-1, se déploierait, cette fois mieux maîtrisé.

Mais voilà : dans la confusion, et par un vice circonstanciel de procédure, les Fnac et grandes surfaces conservaient le droit d’accueillir du public. Donc de vendre tous les produits disponibles, livres compris. Sidération. Et manches retroussées.
 

Après moi, le déluge


Il n’aura fallu qu’une journée, et un coup de poing violent sur la table pour que l’injustice soit corrigée, ou aggravée — de sorte qu’elle devienne plus injuste encore. Alors que les bibliothèques se voyaient cantonnées aux mêmes dispositions que la librairie, peu confortables, le Syndicat de la librairie française obtenait gain de cause. 

Les librairies seraient empêchées de vendre normalement, certes, mais la privation concernerait tous les autres potentiels revendeurs de livres. Acté par les ministères de la Culture et de l’Économie, ce nivellement par le plus bas possible s'érigeait en norme. Puisqu’aucun libraire n’aurait le droit de pratiquer autre chose que le click & collect, aucun autre commerce ne serait autorisé à fournir des livres. 

« C’est une bien mince et équivoque victoire que celle qui condamne les livres au silence des tables et des étagères, à l’exception des rayonnages d’Amazon, qui continue à étendre sur le monde de l’édition les conditions d’un monopole et sa capacité de nuisance », concluait Christian Thorel (Librairie Ombres blanches à Toulouse). Et personne n’entendait assez clairement toute la mesure de son propos. 

La France allait porter, jusqu’à réouverture des librairies, ce vibrant message, plein de splendeur et de superbe : sur ce territoire, personne ne vendra plus de livres. 
 

À retirer, vite fait : coitus ou liber interruptus ?


Instauré, le retrait en magasin allait rapidement dévoiler ses limites : aujourd’hui que l’on parle d’une réouverture pour le 27 novembre, plusieurs librairies ont décidé d’abandonner le principe, trop onéreux. Philippe Touron (Le divan groupe Madrigall, Paris XVe) le pointait ce 17 novembre : pour réaliser 40 % du chiffre d’affaires habituel, il faut mobiliser 100 % des salariés. Intenable économiquement.

Entre le 29 octobre et ce 18 novembre, les dégâts se mesurent d'ailleurs à l’aune des folies observées : plusieurs maires avaient, dès les premières heures du confinement, pris des arrêtés pour autoriser malgré tout les commerces, dont les librairies, à maintenir leur activité. Illégal. Amusant, contestataire, mais illégal.

Ce furent ensuite les librairies qui décidèrent d’entrer en résistance en bravant la loi, et de rester pleinement ouvertes. L’exemple cannois de Autour du livre en devient sidérant : la gérante Florence Kammermann risque des poursuites légales, brandies par le préfet. Et ce, après que la police s’est présentée à son établissement pour lui intimer de fermer. 

« La police nationale contre une librairie, ce n’est pas possible. Par évidence culturelle, par évidence tout court, aussi parce que la police a mieux à faire et que nous réclamons son intervention ailleurs », déplorait en fin de semaine dernière l’édile cannois, David Lisnard. 
 
Aberration qui monte : plusieurs auteurs ont choisi de prêter main-forte, et leur chéquier, à la libraire. Alexandre Jardin, Didier Van Cauwelaert promettent qu’ils paieront les amendes distribuées. Et cette escalade à la bêtise, provoquée par une humeur corporatiste déplacée, quand prendra-t-elle fin ? Avec Brigitte Macron, solidaire, manifestant devant les librairies en berne ? Louis Vuitton appréciera le geste…
 

Pas de livres ni en prêt, ni en vente


Peut-être pose-t-on mal la question : non pas quand, alors, mais comment s'achèvera cette course imbécile ? Lorsqu’on découvrira que l’hôpital Necker-Enfants malades a, de peur des répercussions contre qui braverait l’interdiction de vendre des livres, choisi de bâcher ceux commercialisés dans son espace dédié ? La photo diffusée par un éditeur jeunesse, autour du 3 novembre, en atteste : des ouvrages jeunesse, que les parents, visiteurs, amis auraient pu offrir aux enfants hospitalisés, rendus inaccessibles.



 
Contactée, la direction de la communication de l’AP-HP nous indique que le prestataire « avait, de sa propre initiative et sans concertation avec la direction de l’hôpital Necker – Enfants malades, appliqué à la lettre le décret qui porte interdiction de vente de livres ».

En revanche, cette même direction refuse d’indiquer le nom dudit prestataire, que nous aurions volontiers sollicité pour comprendre les raisons de ce bâchage.

Faut-il, misère, imaginer un prestataire tétanisé à l’idée des foudres encourues pour avoir osé garder cet espace accessible ? Et sans plus d’informations sur ce qu’il pouvait ou ne pouvait faire, avoir lui aussi opté pour le niveau zéro ? Cette bâche, voile honteux et cache-misère, ne plaidait pas pour que les librairies rouvrent, mais bien pour que l’on cesse de sanctionner la commercialisation de livres. 

Dans un échange du 13 novembre, il nous était également précisé : « S’agissant du contexte particulier d’un hôpital à très forte dimension pédiatrique, il lui a été demandé de réfléchir rapidement à un système permettant aux enfants hospitalisés de bénéficier de potentiels cadeaux de livres. »

Malgré nos multiples relances, le service de communication n’a pas voulu nous apporter plus de précisions. Nous ignorons donc si, à date, la bâche a été retirée par le prestataire, ou quelle solution a été mise en œuvre. 

necker-lecture
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
D’autant que l’hôpital Necker a dû fermer son espace lecture — un message que l’on trouve placardé — « compte tenu des circonstances » en cessant « jusqu’à nouvel ordre d’accueillir du public ». 

Si les « forêts de symboles » exercent encore la moindre incidence sur nos politiciens, alors que celui-ci leur fasse longuement méditer Le conte tragique de l’enfant privé de livres. Même Tim Burton n’a pas osé l’écrire.


crédit photo livres bâchés, anonyme - Espace lecture : ActuaLitté, CC BY SA 2.0


Commentaires
« C’est une bien mince et équivoque victoire que celle qui condamne les livres au silence des tables et des étagères, à l’exception des rayonnages d’Amazon, qui continue à étendre sur le monde de l’édition les conditions d’un monopole et sa capacité de nuisance »

Christian Thorel dit là un peu n'importe quoi. De quel monopole parle-t-il? Amazon n'a absolument pas en France le monopole de la vente de livres sur Internet, et ne l'aura jamais, loi Lang oblige. Et les rayonnages d'Amazon ne sont pas le seuls à vendre des livres sous confinement : ceux de Fnac aussi, ceux de Cultura, ceux de tous les sites marchands qui vendent des livres, dont celui de la Librairie Ombres Blanches, par exemple, ni plus ni moins. Amazon vend les mêmes livres aux même prix que Christian Thorel.

Pour le reste, on peut faire de la démagogie à la BFM avec le cas des enfants hospitalisés qui ne peuvent plus lire, mais est-ce bien digne d'un journalisme qui se respecte? Franchement?

Les librairies ont, comme beaucoup d'autres commerces, comme beaucoup de salariés, dû faire un effort cette année, pendant plusieurs mois, pour cause de crise majeure. Qu'ils cessent de pleurnicher, le métier de librairie n'est pas menacé par Amazon plus que par d'autres facteurs (surproduction, inaccessibilité des centre ville aux voitures, donc au client, lecteurs volages...).

Christian Thorel est un grand professionnel qui se méfie de tout ce qui vient d'outre Atlantique. A raison parfois, mais parfois à tort. Et qui, comme beaucoup depuis 3 semaines, fait un publicité hallucinante à Amazon, dont on n'a jamais autant parlé. Amazon : une sorte de Jonathan Daval du e commerce grin grin
Etait il indispensable de citer Jonathan Daval dans votre réponse.?
Je suis avec mon enfant hospitalisé depuis 2 mois à l’hôpital Necker. Tout comme cet éditeur jeunesse, j’ai photographié ces images tres choquantes dans les 2 points de vente de l’hôpital et les ai posté sur les reseaux. Ces espaces sont plus que précieux pour les enfants hospitalisés et leurs accompagnants.



L’un des points de vente m’a dit que c’est l’hôpital qui leur avait demandé de fermer leurs rayons livres et jouets (ne restaient que l’espace presse et la restauration à emporter).

Heureusement ces bâches ont été rapidement levées. Je pense que les rayons ne sont plus approvisionnés mais on peut acheter à nouveau.
Une aberration !!!
C'est la logique de la résidence surveillée - où nous sommes bien plus qu'en confinement réel.

Manipulez sans crainte des paquets de biscuits, tomates et autres denrées de première nécessité mais la somme de virus qu'un livre peut contenir, non, ça on doit désormais s'en garantir! Car aucun gel virucide à portée de main ne saurait les éliminer. Le virus de la pensée libre et de l'imagination est le plus dangereux.

Merci pour ce très bel article !
Faut pas exagérer ! on "n'empêche pas les enfants de lire" ! il n'y a pas que dans les librairies physiques qu'il y a des livres, en plus de la liste citée par Sorbonne plus haut on rappellera qu'il existe des boîtes à lire (livres gratuits) et aussi des sites comme Le Bon Coin ou d'autres où acheter de l'occasion pour vraiment pas cher. ça peut même faire l'objet d'une discussion sur la société de consommation vs l'économie circulaire
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.