Censure ratée : Le Seuil rachète le livre “Moi les hommes, je les déteste”

Nicolas Gary - 11.09.2020

Edition - Les maisons


Martin Page et Coline Pierré, éditeurs bénévoles du Monstrograph, n’en reviennent pas : le livre de Pauline Harmange suscite un engouement délirant. « Il y a eu des articles dans le Guardian, dans la presse chinoise, au Brésil. Et chaque jour arrivent des demandes d’éditeurs et journalistes étrangers pour lire le livre. » 


 

Moi les hommes, je les déteste, au-delà du succès médiatique au goût de scandale et de censure, se change en ouvrage universel. « Nous avons des lectrices britanniques, qui attendent impatiemment ce livre. Vraisemblablement parce qu’il répond à des attentes fortes », nous indique Coline Pierré.

Et Martin Page d’ajouter : « #MeToo a décapsulé un truc dans la société : désormais, les femmes se sentent le droit de dire qu’elles sont en colère, qu’elles le revendiquent. »
 

Du confidentiel à l’universel


« Ce qui m’étonne », reprend Coline Pierré, « c’est que l’ouvrage part d’un point de vue personnel, d’un témoignage, celui de Pauline, dans des associations. C’est de la pure subjectivité, autant que du vécu. Pourtant, cette expérience devient commune, et rassemble. » Un point presque inquiétant, si l’on considère la nature même du récit. « Oui, ça nous dit quelque chose de préoccupant sur l’état du monde et les relations entre les hommes et les femmes… »

Mais Martin Page renchérit : « On ne doit pas perdre l’idée qu’il s’agit aussi, avant tout même, d’un ouvrage de pensée et de réflexion. Il faut lui reconnaître de véritables qualités intellectuelles. » 
 
L’histoire de cette parution, pour ne parler que de chiffres, laissait toutefois entendre que l’eau frémissait. « Notre premier tirage portait sur 200 exemplaires. Le livre était en précommande depuis quelques mois et déjà, avant le scandale, on a vu qu’il se passait quelque chose. Nous l’avons donc augmenté pour rajouter 300 exemplaires. Ces 500 sont partis en trois jours après la sortie — avec une bonne part de précommandes », continue l’auteur.

Et de rapprocher, sans qu’il ait suscité le même enthousiasme, son propre ouvrage : au-delà de la pénétration. Un livre au potentiel universel, et qui en même temps, totalement improbable. « Il contient un essai que j’ai rédigé, en première partie, sur la pénétration. Et la seconde rassemble des témoignages de femmes et d’hommes, anonymes. »
 

La douce folie des enchères


Avec humour, mais beaucoup de sérieux, les deux éditeurs bénévoles se réjouissent du succès… « mais ça ne nous arrange pas non plus. Nos livres sont iconoclastes, bizarres, pensés pour les amis et les copains. Nous n’avons pas les épaules pour supporter un tel volume de ventes ». Raison pour laquelle, ce vendredi, aidés de leur agent — Julie Finidori — et de l’autrice, 1800 exemplaires seront mis sous pli, à la main.

« À La Poste, les employés nous regardaient effarés la première fois, avec nos cartons d’enveloppes pour envoyer les livres », s’amuse Coline Pierré. « Là, ils vont savourer ! »

Corollaire : il fallait que le Monstrograph donne au livre une autre vie. Donc que les droits soient cédés à une plus grande maison. « Huit éditeurs nous ont sollicités : deux se sont rétractés pour des motifs internes. Finalement, c’est Seuil qui nous a convaincus», note Martin Page. Il semblerait que Hugues Jallon, le président de la maison, souhaite s’en occuper personnellement. 
 
« D’ailleurs, ils préparent une collection de poche, chez Points, avec des textes féministes. Moi les hommes, je les déteste, sortira très rapidement en grand format — vers la mi-octobre — avant de basculer en poche dans cette nouvelle collection. » Chloé Delaume participera notamment à cette collection, avec un inédit collectif.



 
Des conditions contractuelles solides, une reprise de la maquette et une sortie rapide, voilà qui achevait de convaincre les éditeurs de signer. « On ne s’offrira pas une Porsche [NdR : ni deux plaisantent-ils] avec les droits, mais nous allons pouvoir travailler sur de nouveaux projets. Et continuer de faire ce que l’on veut : des livres insensés. »
 

Quand la planète s'enflamme...


Et pendant ce temps, les maisons étrangères sollicitent l’agence que dirige Julie Finidori, montée voilà quelques mois. Cette ancienne responsable des droits étrangers chez Albin Michel collabore maintenant avec d’autres éditeurs, comme Anne Carrière. « Des éditeurs néerlandais, allemands, et même turcs nous ont demandé à lire le texte de Pauline… C’est fou… et en même temps, ça a un côté Charles Bronson, comme une belle revanche », insiste Martin Page. À cette heure, le livre a été demandé par une quinzaine d’éditeurs anglais et américains – et certains ont déjà fait des offres.

Revanchard, le Monstrograph ? « Un peu. Un peu beaucoup », sourit Coline Pierré. « Nous avons pris l’habitude de faire des livres hors normes, que les gens regardaient avec dédain ou mépris. On nous a pris pour des fous, ou des hurluberlus. Et soudainement, voici qu’un de nos ouvrages devient une nécessité, et une arme intellectuelle. Oui, on ne boude pas notre plaisir. » 

D’ailleurs, en matière de livres insensés, le prochain portera sur un certain Rocky Balboa, le boxeur incarné sur écran par Sylvester Stallone, et écrit par Warren Lambert. « L’audace devient payante », concluent-ils. « Ça, ça n’a pas de prix. »

Pour le Secrétariat à l’égalité, qui a fait démarrer le scandale, l’addition et l'humiliation deviennent un peu lourdes, mais n’a en revanche toujours pas présenté d’excuses. Comment imaginer que ce fonctionnaire n’a pas agi seul, sans personne d’autre dans la confidence…


Commentaires
Moi, le monde, je dis qu'il devient complètement fou.
Littérature, où es-tu?
Un effet Streisand tout à fait caricatural, et un grand bravo au chargé de mission du ministère qui a, presque tout seul comme un grand, lancé le texte. LOL
La censure a (presque) toujours tort...

Il était aberrant de vouloir faire interdire ce livre.

Mais donnez-nous un vrai féminisme actif et puissant mais sans misandrie et généralisation insupportable.

Contre les hommes...

S'il vous plaît !

Un peu de positif et assez de cette hostilité systématique qui se croit parfaite et ayant toujours raison...

Cela évoluera mal.

Il faut changer de cap selon moi.

Ce qui précède ne concerne que cette frange extrémiste et déchaînée du féminisme dit guerrier, surtout pas la totalité du mouvement, qui n'est pas monolithique, contrairement à ce qu'on voudrait nous faire accroire!

CHRISTIAN NAUWELAERS
Ce livre est top, je recommande ! Rien à voir avec "l'incitation à la haine"
"Belle revanche" en effet!



Oser fuir les sentiers battus se fait apprécier, semble-t-il: "pourvu que ça dure", comme disait l'autre.



Je vois d'ici les esprits chagrins qui grincent des dents: tant mieux, ça leur fera les pieds!



C'est Seuil qui va gagner des sous...et beaucoup d'autres...sur toute la planète: un coup de maître! Tant mieux pour Madame Harmange.
"Je vois d'ici les esprits chagrins qui grincent des dents: tant mieux, ça leur fera les pieds!" Grincer les dents fait les pieds des esprits ? Votre parfaite maîtrise de la métaphore m'a bien fait rire. Merci !
« une reprise de la maquette »

C'est une maquette ? Pas de majuscules au nom propre ? Sur le « titre » ? Ça en dit long sur le travail éditorial...
L'absence de majuscule répond à une recherche esthétique, en appui sur l'alignement (justification) à gauche. C'est une volonté d'épurer le graphisme...
Pour Jujube et l'esprit chagrin...

Pas de chagrin ici mais une franche hilarité !

Merci pour cela...!

Et sortir des sentiers battus consisterait notamment à arrêter avec ce négativisme hostile et ces caricatures globalisantes stupides et toxiques à la longue.

Nelsa: si vous avez lu le livre, certes vous en savez plus que moi.

Mais dans ce cas je regrette: le livre est très mal présenté.

L'argumentaire va dans le sens de ce que dénoncent celles et ceux qui n'ont pas envie d'une guerre des sexes pure et simple...

Très content si Pauline Hermange n'en est pas là mais sans doute faut-il se plonger dans la lecture intégrale pour le découvrir.

Certains commentaires suintent la détestation des hommes et une joie mauvaise totalement hors de propos.

Typique des esprits chagrins, c'est vrai...

Il est important d'ajouter un élément.

Ce livre bénéficiera de nombreuses traductions.

Question évidente: risque-t-il la censure dans des pays moins démocratiques que le nôtre ?

Je ne le souhaite pas.

Mais si la censure sort ses grands ciseaux d'Anastasie pour le faire interdire, peut-être cet opuscule bénéficiera-t-il d'une sorte d'aura d'ouvrage martyr...

S'il pouvait contribuer à braquer enfin les projecteurs sur les grandes féministes, jeunes et moins jeunes, qui prennent de vrais risques, loin des recherches de buzz, dans des pays où les droits des femmes sont bafoués et foulés aux pieds...il aura une vraie utilité.

Et c'est là que l'expression «fuir les sentiers battus» revêtira une signification indiscutable !

Des sentiers battus aux femmes lapidées par exemple...

Ces crimes d'honneur (de déshonneur), ces scandales qui perdurent...

De la part d'un esprit certes révolté et lucide qui laisse à d'autres le loisir d'être chagrins.

Merci et bravo à Rebiata à nouveau, et cette magnifique surprise que vous avez apportée avec votre dernière intervention en date -mais pas ultime j'espère !

CHRISTIAN NAUWELAERS
Réponse à TT: je serais un bien mauvais avocat de ce brûlot mais je vous fais remarquer que certains titres de livre(s) sont composés volontairement en minuscules.

Un choix artistique, graphique, que l'on apprécie ou non...

Peu importe: c'est la liberté éditoriale et des autrices et auteurs.

J'ai un exemple particulièrement intéressant à fournir.

En 2012, une immense artiste du nom de Jil Caplan a prouvé que son talent de plume XXL ne se déploie pas que dans l'écriture de chansons qui sont souvent de purs joyaux.

En 2012, elle a publié un poignant, intense, magnifique recueil de textes en prose intitulé «vie sauvage»

aux éditions XX1e siècle...oublié, soit dit en passant, par les wikipédiânes !

Voir plutôt ActuaLitté (publicité non payée hélas) !

CHRISTIAN NAUWELAERS
A trop vouloir forcer les portes en distillant les amalgames provocateurs, on est dans cet air du temps manipulé à coup de medias en effet, mais on les ferme en les claquant sur certains doigts...

"Au delà de la pénétration" oui

"Moi, les hommes, je les déteste" non à un pareil titre en attendant une très éventuelle lecture
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