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Caviardage dans Mediapart : la BD sur Blanquer contribuerait "à la variété de l'information”

Antoine Oury - 04.11.2020

Edition - Société - mediapart bd - blanquer bande dessinee - vie privee liberte creation


Le journal en ligne Mediapart a choisi de caviarder un extrait d'une bande dessinée de Remedium, Cas d'école, publié sur un blog de la revue. Contactée par l'avocat du ministre Jean-Michel Blanquer, la rédaction a préféré céder à la demande, considérant que la BD aurait pu porter atteinte à la vie privée du ministre de l'Éducation. Agnès Tricoire, avocate à l'origine de l'Observatoire de la liberté de création de la Ligue française des droits de l'Homme, estime pourtant que la BD « n'a pas seulement un but de divertissement », mais qu'« elle contribue à la variété de l'information disponible au public ».

ActuaLitté avait mis en avant, dès le 28 octobre dernier, cette drôle d'histoire de caviardage d'une bande dessinée par Mediapart, journal plutôt enclin à révéler qu'à dissimuler. Depuis plusieurs mois, l'auteur Remedium publie des extraits de sa bande dessinée Cas d'école sur un blog du journal, à la demande de la rédaction, intéressée par son enquête sur l'Éducation nationale et, surtout, ceux qui enseignent aujourd'hui.

En juillet dernier, il propose un extrait de sa BD, consacré à la figure de Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale. L'auteur Remedium a mené son enquête, pour apporter des éléments vérifiés sur le responsable politique : « Jean-Michel Blanquer se pose un peu en parangon de vertu, et donne des leçons sur ce qu'il faut faire et ne pas faire. Il était intéressant de démonter cette image et ce discours », nous expliquait-il.

Le 17 octobre dernier, l'avocat de Jean-Michel Blanquer contacte la rédaction de Mediapart, qui demande au dessinateur, après cette conversation, de caviarder une case de l'extrait en question. Celle-ci évoquait la situation de la fille de Jean-Michel Blanquer et des observations de baby-sitters chargées de sa garde par le ministre et son épouse.

Deux témoignages recueillis par Remedium venaient nourrir ces éléments, dans la BD. « Le premier était très circonstancié, et m'a été fourni par une personne rencontrée un peu par hasard. Le second témoignage confortait tous les éléments du premier », nous précisait-il.

« Je pense qu'ils ont tenté de faire retirer toute la bande dessinée. Mais, devant la réticence de Mediapart, ils n'ont ciblé que deux cases, celles qu'il était possible de rattacher à la vie privée. En cas de procès pour diffamation, Jean-Michel Blanquer aurait perdu, il s'est donc raccroché à l'atteinte à la vie privée », estimait alors Remedium. 

Interrogé par Le Parisien, l'avocat de Jean-Michel Blanquer, Basile Ader, précise : « En aucun cas Jean-Michel Blanquer n’a censuré ou même demandé une censure à Mediapart, hébergeur du contenu et donc coresponsable. Nous leur avons transmis une notification de contenu illicite. Ce sont eux-mêmes, a priori après discussion avec l’auteur, qui ont caviardé. » A priori, un procès aurait en tout cas suivi, sans retrait de la case. Nous avons tenté de joindre Me Ader, sans succès.
 

Un caviardage pour rien ?


La décision de Mediapart se heurte à l'existence de la bande dessinée Cas d'école sous un autre format : un livre, publié le 2 septembre dernier par les éditions des Équateurs. Dans l'album, on peut découvrir le même extrait sur Jean-Michel Blanquer, avec l'ensemble des cases, sans caviardage, évidemment. Nous avons tenté de joindre Mediapart pour en savoir plus sur la décision prise.

Or, les éditions des Équateurs n'ont reçu aucune demande de la défense du ministre : « Cela nous ferait une magnifique publicité », se désolait-on presque du côté de la maison d'édition. Pour le ministre, réclamer le retrait d'une publication aurait été pour le moins acrobatique, encore plus que sa démarche auprès de Mediapart : en cette fin du mois d'octobre, il défendait vigoureusement la liberté d'expression.



Dans cette affaire, la liberté de création de Remedium se serait heurtée à la vie privée de Jean-Michel Blanquer, qui sont toutes les deux des droits fondamentaux. « La protection de la vie privée est prévue dans la liste des exceptions de l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme. Pour évaluer les deux, les juges ont établi 5 critères : la contribution à un débat d'intérêt général, la notoriété de la personne visée, l'objet du reportage, le comportement antérieur de la personne concernée, le contenu, la forme et les répercussions de la publication, ainsi que, le cas échéant, les circonstances de la création de l'image », nous rappelle Agnès Tricoire, avocate.
 
« La question principale ici est celle de l'intérêt général et du droit du public à être informé, droit essentiel dans une société démocratique. Or il a déjà été jugé que ce droit peut porter sur des aspects de la vie privée de personnalités politiques lorsqu'ils viennent éclairer son action politique », poursuit-elle.

D'après les propos de l'auteur, Remedium, Cas d'école relève de ce cas de figure : l'évocation de ce détail de la vie privée du ministre de l'Éducation nationale vient nuancer et critiquer sa posture politique. « [I]ci, la bande dessinée n'a pas seulement un but de divertissement, elle contribue à la variété de l'information disponible au public et doit, à mon sens, bénéficier de la protection de l'article 10 de la Convention », estime Agnès Tricoire. D'après elle, « [l]'éditeur a donc raison de prévoir de résister ». 

Et Mediapart, tort d'avoir cédé ?
 

Mise à jour 05/11, 10h21 :


Agnès Tricoire nous confirme que l'Observatoire de la Liberté de création de la Ligue des Droits de l'Homme souscrit pleinement à son analyse de la situation.


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