Raviver les braises du vivant : abandonner la logique d'adversité

Mimiche - 05.11.2020

Livre - Raviver les braises du vivant - baptiste Morizot Actes Sud - Réserves de Vie Sauvage


ESSAI - Membre de l'Association pour la Protection des Animaux Sauvages depuis quelques années, j'ai immédiatement été réceptif à l'appel lancé par l'ASPAS en vue de participer au financement collectif de l'achat d'un terrain, dans le Vercors, voué à rejoindre les RVS (Réserves de Vie Sauvage) déjà créées à l'initiative de l'Association et déjà existantes : Grand Barry, Trégor, Deux Lacs et Ranquas.
 
 
 
 
Avec ses 500ha, ce territoire est destiné à retourner à une « libre évolution » tout en acceptant des accès « contemplatifs » et « immersifs » sans « dégradation ni prélèvement ».
 
Deux ans plus tard, le projet a finalement été mené à son terme et l'ASPAS s'emploie à y assurer la mise en œuvre de la Charte qui en régit dorénavant le fonctionnement sur le long terme.
 
L'ouvrage de Baptiste Morizot s'ouvre sur la présentation des RVS et notamment celle du Vercors comme un cas d'école constituant un exemple de « levier » (parmi tant d'autres que l'imagination collective décentralisée invente partout) destiné à « raviver les braises du vivant ».
 
Car pour Baptiste Morizot, il ne doit plus être question que d'envisager les actions visant à élaborer une philosophie d'opposition à la destruction massive et indéterminée d'espèces (en tous cas aveugle et à très large spectre) que les activités humaines, actuellement inféodées à une vision extractiviste, industrielle et chimique de l'exploitation de la Terre, confèrent à notre modèle de civilisation occidentale capitalistique (mais pas que : les autres régimes font pareil...).
 
« Protéger la nature » n'est plus le bon concept d'approche car il entérine une vision dualiste dans laquelle l'Homme n'est pas dans (partie de) la nature mais s'en extrait, s'y oppose dans l'enchaînement des conséquences d'un concept erroné. Se placer en protecteur entérinerait que l'Homme a seul une capacité quasi divine de mettre le vivant sous son aile protectrice ! Errare ! Le vivant est bien antérieur à l'apparition de l'Homme sur Terre et s'il est bien en situation de souffrir, de pâtir des coups de boutoir de ce dernier, il n'est en rien inféodé à nos désirs et à nos capacités.
 
Et considérer la Nature en dehors de l'Homme ou plutôt, l'Homme en dehors de la Nature (le fameux concept dualiste qui nous mène par le bout du nez vers un grand gouffre placé devant notre prochain pas) est tout aussi erroné que la déification de l'ambition humaine. L'Homme est partie du Vivant. Prendre soin du Vivant c'est prendre soin de l'Homme aussi, de nous-mêmes, en tant que partie intégrante du Vivant.
 
Ainsi le titre du livre est bien l'alternative à la formulation erronée du « protéger la nature ». Il faut « raviver » (redonner l'espace et les conditions de vie, arrêter les actes sacrilèges et mortifères qui, agressant le Vivant, nous agressent nous-mêmes) « les braises » (ce feu qui couve et qui repartira quoi qu'il advienne, même et surtout !, si nous ne sommes plus là pour le protéger ou l'agresser, si on le laisse faire ce qu'il a toujours fait) « du vivant » (de ce qui nous constitue, qui nous a faits, qui nous donne l'oxygène, l'eau, etc., … pour vivre au milieu d'une interdépendance d'espèces qui vivent ensemble par des relations « diplomatiques » ̵ i.e. informulées au sens de notre langage mais particulièrement efficaces  ̵  lesquelles empêchent l'un de dominer, l'autre d'exclure, le suivant d'éradiquer, dans un enchaînement d'équilibres issus de millions d'années de co-évolution) !
 
Magnifique !
 
Il s'agit de prendre conscience du fait que l'exploitation du Vivant, telle qu'actuellement pratiquée, mêle une démarche forcenée de « mise en valeur » artificielle via une multiplication des intrants (la plupart du temps terriblement agressifs, et ce de manière indifférenciée vis-à-vis des espèces atteintes) et une négation totale de la valeur intrinsèque du Vivant (une « cheapisation » qui est, d'ailleurs, aussi appliquée aux humains forestiers ou agriculteurs eux-mêmes) et traduit une négation du Vivant, devient le point de départ de sa destruction et de son aliénation, prémices de l'aliénation de l'Homme.
 
Tout cela part du constat de cette « folie douce de paternalisme infondé » qui postule qu'un milieu non aménagé serait « à l'abandon » (pour les « Modernes » la nature est devenue un « résidu » !!!), sans production naturelle tant que l'action de l'Homme n'a pas apporté une solution à cette gabegie !
 
Dans l'ordre, il a fallu nier la valeur (« cheapiser ») puis ensuite forcer la nécessité de « mettre en valeur » (« improvement »).
 
Fort de ce constat, il développe toujours et encore ses thèmes chers : abandonner une logique d'adversité avec le Vivant pour enfin entrer dans une logique de partenariat (un monde des « égards ajustés » dans une approche « diplomatique »).
 
Car « sanctuariser » (comme leurs opposants caricaturent les RVS) n'est pas la solution universelle et définitive : nous ne pouvons pas vivre sans « prélever » parmi les « dons » que nous fait le Vivant. Mais c'est un point de départ pour une nouvelle réflexion : par un « détournement » des dispositions du droit de la propriété, l'exploitation est interdite dans les RVS, au grand dam des partisans de l'extractivisme qui ne supportent pas que, sur 500 ha, ils soient privés de ce qu'ils font sans réserve ni contrôle ni conscience vitale sur des millions d'hectares soumis (asservis) à cette mégalomanie extractiviste !
 
C'est cela que, tout au long de ces pages, Baptiste Morizot enjoint à tout un chacun de faire : rechercher toutes les alternatives qui permettent de « raviver les braises du Vivant » en coalisant toutes les forces déjà en mouvement  - des agriculteurs et forestiers ayant déjà pris délibérément des options opposées à l'extractivisme, en passant par les écologistes et autres pourfendeurs des destructions insensées du Vivant - pour redonner à ce Vivant son espace de « résilience » et de « prodigalité » dont nous habitons le Milieu qu'il produit, pour lui et pour nous, et dont nous ne serons jamais à même d'égaler les performances !
 
Un livre enthousiasmant !



Baptiste Morizot – Raviver les braises du vivant - Actes Sud – 9782330135898 – 20 €


Commentaires
Oui,un livre extrêmement important, à mettre devant tous les yeux. Fondé sur le respect et l'utilisation des dynamiques du vivant. De quoi refaire, notamment, toute une véritable CIVILISATION agricole, riche de tradition et d'innovations, infiniment subtile, aux antipodes du je-tue-tout-c-qui-bouge-sauf-mon-"produit"-à-vendre. ("produit entre guillemets parce que ce n'est pas l'homme qui produit – tiens donc, surprise! – mais la terre) Et qui n'exclut pas des espaces auxquels garantir pour longtemps qu'il suive ses propres dynamiques de vies, que l'humain n'y intervienne pas (sa manie), mais se contente d'y marcher, de contempler, de se ressourcer et d'apprendre. D'où l'ASPAS et ses achats de terres. Un défi juridique! Utiliser le droit à la propriété privée pour rendre au vivant ce qu'il lui a confisqué...

Merci d'en avoir parlé, Mimiche.
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