Laisse la mer entrer, et la révolution emporter le reste de l'Histoire

Mimiche - 28.10.2020

Livre - Barbara Balzerani Cambourakis - Laisse la mer entrer - Rentrée littéraire 2020


ROMAN ETRANGER - Bien loin du seul épisode de l'appartenance de Barbara Balzerani aux Brigades Rouges dans les années soixante, Laisse la mer entrer raconte l'enchaînement de vies : depuis son arrière-grand-mère, qu'elle n'a pas connue, jusqu'à elle : une longue lignée de femmes tout au long du XXe siècle. Et comme souvent, des femmes puissantes, bien qu'inconnues.
 


J'avoue qu'il m'est extrêmement difficile de considérer ce court ouvrage comme un roman alors que c'est pourtant ainsi que le présentent les Éditions Cambourakis sur la 4ème de couverture (ou 3ème, d'ailleurs, si on considère le rabat de la couverture !!!).
 
La première personne utilisée tout au long du texte par la narratrice n'est pas, pour moi, de la même nature que celle que certains auteurs utilisent pour leurs récits en omettant de nommer leur personnage : ici, le lecteur ne peut que ressentir, à chaque page, l'intensité du texte et de son auteur, leur fusion, leur profonde imbrication.
 
Le bref résumé de son parcours personnel sur cette même 4ème de couverture (ainsi que ce qui peut être consulté à son sujet sur « le net ») confirme aussi la totale similitude des profils du narrateur et de l'auteur.
 
 
Des vies marquées par la proximité du front de la Première Guerre mondiale dans le Nord de l'Italie dont sa famille est originaire : cette guerre et ses horreurs ont transformé les paysans en chair à canon et, quand ils en sont revenus, les survivants ont été rendus à la vie civile dans un profond état d'hébétude « qui les protégeait contre l'horreur à laquelle ils avaient dû s'habituer ».
 
Puis, alors que les canons s'étaient tus, ce fut, comme cela l'est toujours, « aux paysans de remplir les greniers et les caisses publiques » mais sans pour autant profiter de ces richesses dont ils étaient les producteurs car « les bénéfices pour tous étaient devenus le profit de quelques-uns, (…) pour eux il n'y aurait ni bien-être, ni justice, ni paix, ils étaient déjà sous le talon de fer des Chemises Noires ».
 
Et sa mère qui, pourtant, rêvait, non pas d'un prince charmant, mais d’ « étudier pour être prête à ne pas perdre une syllabe quand elle trouverait le livre narrant l'histoire des siens », a dû déchanter quand des hommes entrèrent dans l'école pour arrêter son instituteur [un sympathisant communiste] : « Le pire des mondes était déjà ressorti des entrailles obscures de la terre ».
 
La Deuxième Guerre mondiale ne les a pas plus épargnés que la Première, laissant derrière elle ses morts et ses dévastations, brisant ces espoirs d'accès à quelque chose de meilleur.
 
Alors ? Alors, l'exode vers la ville. Car celle-ci avait fini par symboliser, pour ses parents comme pour tant d'autres, cette lueur, cette espérance, cette foi que la vie ouvrière redonnerait du lustre à la vie tout court. Ce que la ruralité, ses contraintes, ses servitudes, sa soumission aux aléas de la terre ne feraient plus jamais.
 
Mais eux qui sont partis, « eux qui depuis cette vallée près de Vicence n'avaient jamais poussé jusqu'à Venise [et] ne virent pas Rome non plus (…) n’étaient pas des touristes, ils étaient pauvres et migrants » ! Simplement. Vers une autre servitude.
 
C'est là que la narratrice a été « surprise en pleine jeunesse » par la révolution. « L'école réservée à une minorité fut renversée et redevint une valeur et un lieu de savoir pour la majorité. » Les livres se transformèrent en « armes dans les mains de ceux qui apprirent à les utiliser contre les privilèges et l'ennui ». Pour mettre un terme (dans une lutte qu'elle n'évoque jamais directement mais dont les éclats s'entendent dans les affrontements avec sa mère qui n'arrive pas à suivre le cheminement intellectuel de sa fille) à cet accaparement du « luxe que seuls les riches pouvaient se permettre, impunissables car ils possédaient tout, justice comprise ».
 
Aucune contrition dans ce texte fort qui, pourtant, se termine dans la sérénité d'une vieille maison perchée au-dessus de la mer dans un petit village de Calabre. Aucun regret car il est évident que les engagements de Barbara Balzerani ne sont qu'une conséquence logique et incontournable de cette filiation féminine qui l'a conduite, face à l’iniquité et à un asservissement sans espoir, à en tirer des conséquences résolues : un cul-de-sac dont on ne peut sortir que par une violence similaire à celle qui est subie !
 
Cela vous rappellerait-il quelque chose dans une actualité pas si lointaine, récurrente et loin d'être encore calmée ?
 
Un dernier mot pour finir ! Je ne peux m'empêcher de citer, à mon tour, cette maxime Sioux mise en exergue, comme un résumé des pages de la lecture à suivre :
 
« Quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors vous découvrirez que l'argent ne se mange pas. »
 
Bonne lecture.


 
Barbara Balzerani, trad. Laura Brignon – Laisse la mer entrer – Cambourakis - 9782366244885 - 16,00 €

Dossier - Les romans de la rentrée littéraire : 2020, l'année inédite 


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