La Ville aux acacias : roman d’amour culte et légende littéraire

Cristina Hermeziu - 15.10.2020

Livre - Mihail Sebastian - Mercure de France - Rentrée littéraire 2020


ROMAN ETRANGER - Dans le cocon ouaté d’une famille bourgeoise de la Roumanie des années 1920, Adriana Dunea s’éveille aux soubresauts de sa vie de jeune fille. L’indicible métamorphose se fait haute littérature sous la plume de l’écrivain roumain de culture juive Mihail Sebastian qui a publié La ville aux acacias à vingt-huit ans, en 1935. Un météore d’un talent fou, une légende en Roumanie.
 
 
 
Son roman Depuis deux mille ans (1934), portant sur des questions identitaires sensibles, avait fait scandale à l’époque, dans les terribles années d’avant la Seconde Guerre mondiale où fascisme et antisémitisme montaient de conserve et empoisonnaient inéluctablement les esprits.

Cet épris de Stendhal, de Gide et surtout de Proust, auteur de trois romans et de trois pièces de théâtre très populaires, va mourir à 38 ans, écrasé par un camion à Bucarest, en 1945.

Les écrits de Mihail Sebastian ont connu plusieurs traductions françaises : Depuis deux mille ans parait chez Stock en 1998, ses pièces de théâtre sont publiées en 2007, dans la traduction d’Alain Paruit, chez L’Herne, qui réunit également nombre de ses essais et critiques sous le titre Promenades parisiennes et autres textes. L’Accident, roman presque prémonitoire – son destin oblige – est publié au Mercure de France en 2002.

Loin d’être tendre avec les intellectuels et les écrivains de son époque, le journal intime que Sebastian avait tenu entre 1935 et 1944, retrouvé et publié plus d’un demi-siècle après sa rédaction, a ravivé l’intérêt pour son œuvre et son écriture tout en étoffant la légende au fil du temps.

Sa vie, son caractère et sa sensibilité littéraire à fleur de peau inspirent le romancier Lionel Duroy qui fait de Mihail Sebastian le protagoniste d’une histoire d’amour et surtout le témoin meurtri du pogrom de Iassy, dans le roman historique Eugenia, paru chez Julliard en 2018.
 
 

Aquarelliste des mouvements de l’âme



Publié en 2020 par les éditions Mercure de France dans la traduction de Florica Courriol, La Ville aux acacias a pour vocation de rejoindre d’emblée ces quelques romans d’adolescence et d’amour qui traversent toutes les époques et marquent à jamais l’esprit de générations de lecteurs. Par son univers et par la beauté de sa langue, le roman de Mihail Sebastian pourrait rivaliser avec le célébrissime et envoûtant Grand Meaulnes (1913) d’Alain-Fournier.

Aquarelliste des mouvements de l’âme, Mihail Sebastian allie acuité sensitive et complicité psychologique pour saisir les liens qui se tissent entre des jeunes de bonne famille – la bourgeoisie roumaine des années 1920. Ils se côtoient, flirtent, frémissent ensemble, se contrarient mutuellement, s’ouvrent à l’énigme de la vie et à la sensualité dans une paisible ville de province. Tout en refoulant le pincement de cœur provoqué par un soupçon d’amour pour un beau cousin, le personnage d’Adriana Dunea aspire secrètement à pénétrer le cercle des garçons les plus en vue de sa ville, à déchiffrer leur allure fière et bruyante. Surtout celle de Gélou, qui l’intrigue et la fascine. En quelques lignes serrées, Mihail Sebastian impose une atmosphère, crée une attente. Sa langue est poétique sans surplus, son verbe scintille doucement, comme les lueurs d’un crépuscule :  

« Elle l’avait aussi aperçu plusieurs fois se promenant, le soir, dans sa rue, en compagnie de Victor Ioanid et surtout de Boutsa. Ils marchaient à petits pas, discutant interminablement. Adriana se demandait ce que pouvaient tant avoir à se dire ces trois-là dans les rues tristes, sous la pluie de novembre, alors que les premiers feux allumés dans les cheminées invitaient à paresser dans la douce torpeur du foyer en goûtant à quelque chose d’impondérable, proche du bonheur. » (pp. 51-52).  

Une fraternité mi-amicale mi-amoureuse s’y installe, des couples se forment – Adriana et Gélou, Cecilia et Victor – tandis que l’étrange Boutsa, esprit libertaire, tente de forcer leur admiration et de gagner leur complicité par des combines plus ou moins bénignes.
 
 
Mais le temps ne s’éternise pas et l’écrivain fait chavirer ses personnages au gré des rencontres et des départs, à la faveur des retrouvailles et des remous intimes. La sensualité s’accentue au point de devenir le personnage principal du livre. Troublante, puissante, la passion qui unit Adriana et Gélou évolue vers un dénouement mystérieux qui rebat les cartes de leurs vies : un jour, elle quitte Bucarest, elle rentre chez elle, dans la ville aux acacias... Le destin de la jeune femme prend alors la forme d’« un voile mélodique », obsédant et énigmatique, qui fait vibrer d’ailleurs la structure presque musicale, en quatre parties, de ce roman d’apprentissage amoureux, touché par la grâce et la mélancolie.   

Si en France on sort tout droit du Grand Meaulnes avec « nos airs d’adolescents », ce classique de la modernité littéraire de Roumanie remplit le même rôle cathartique, avec ses échos intemporels et la beauté de sa langue. Grâce à la traduction limpide et lumineuse de Florica Courriol pour les éditions Mercure de France, La Ville aux acacias de Mihail Sebastian figure désormais sur l’étagère des plus belles histoires d’adolescence et d’amour que le patrimoine littéraire européen et universel compte en langue française.
 
 
Mihail Sebastian, trad. Florica Courriol – La ville aux acacias – Mercure de France – 9782715255302 – 22 €

 
[Dossier] Les romans de la rentrée littéraire : 2020, l'année inédite
 


Commentaires
Merci pour m attirer l attention sur le roman de l adolescence a Brăila/ sous les accaccia en fleurs/ arbre emblemathique pour le sud de la Roumanie/ pour notre spiritualite .

Grand merci aux interpretes du texte narratif de M Sebastian.
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.