King Kong de Fred Bernard et François Roca : l'humanité d'un grand singe

Jean-Charles Andrieu de Levis - 29.10.2020

Livre - King Kong - Fred Bernard François Roca - Albin Michel Jeunesse


ALBUM JEUNESSE - Afin de réaliser les prises de vue de son prochain film à grand spectacle, le cinéaste américain Carl Denham entreprend une expédition sur la mystérieuse « île du crâne », dont on murmure qu’elle abrite des créatures préhistoriques. Il engage alors une actrice encore peu connue du nom d’Ann Darrow, future héroïne du long-métrage, et s’adjoint un équipage dont le second, Jack Driscoll, s’éprend de la comédienne. Alors que le bateau aborde les rivages de ces terres secrètes, le parfum de la jeune femme enivre les naseaux d’un immense gorille, rongé par la solitude et la tristesse d’une existence monotone. 
 


Fred Bernard (au scénario) et François Roca (au dessin, ou plutôt à la peinture), célèbre duo de conteurs pour la jeunesse, reviennent avec l’adaptation d’un film hollywoodien mythique qui a participé à façonner notre culture populaire. Si les auteurs respectent le synopsis original, ils proposent une variation toute en finesse qui sublime le récit initial. Dès les premières lignes, Fred Bernard plonge le lecteur dans les pensées du primate, et ce monologue intérieur confère à l’animal une dimension humaine que sa démesure bestiale dissimule : déprimé, fatigué par des années de solitude et de repas indigents, Kong sent de nouveau battre son cœur lorsque lui parvient l’odeur capiteuse de la jeune actrice. S’en suit une histoire d’amour qui ne se prononce pas comme telle, mais la tendresse du gorille envers Ann Darrow ne trompe pas.

Le scénariste tranche ainsi avec les multiples adaptations de cette histoire, toutes tournées vers le sensationnel, pour emprunter un récit sensible, touchant, qui n’en oublie pas l’action sans en faire le principal centre d’attention. Il développe de belles ambitions littéraires qui renforcent la subtilité de sa relecture :  la langue est belle et, variant régulièrement les focales narratives, il rythme son histoire en unités successives qui s’étendent sur une seule page de texte, et divise ainsi l’ouvrage en cours chapitres titrés. Ce dispositif donne beaucoup de dynamisme à la lecture et permet à l’auteur d’alterner des séquences poétiques parsemées de belles allitérations avec d’autres scènes plus mouvementées, le tout teinté d’un humour savoureux.

La délicatesse des peintures à l’huile de François Roca, chacune en regard d'une page de texte, accompagne et anticipe parfaitement la douceur de ton de l’énonciation. Ses compositions, simples et saisissantes à la fois, témoignent d’un artiste en pleine possession de son art qui porte une attention particulière à la mise en scène : sans jamais sacrifier au narratif, le peintre opte parfois pour des cadrages singuliers qui animent l’image et illuminent le récit. Dans le même temps, ses couleurs éveillent les sens du lecteur et le transportent dans des paysages fantastiques, sombres, parcourus d’espaces où l’indistinct se meut en une quiétude chargée de mystère. La démesure du singe et le vertige de certains plans détonnent ainsi avec la délicatesse des ambiances chromatiques qui rappellent la sérénité des toiles d’Hopper. Cette tension illustre particulièrement bien le contraste qui s’opère entre la fragilité de la jeune femme (être humain) et la monumentalité du primate (animal préhistorique), disparité au cœur de cette rencontre amoureuse.

<

>




Si l’univers du spectacle semble résolument attirer les deux auteurs (des récits rapportés sur quelques scènes pour La fille du samouraï [théâtre] ou L’homme Bonzaï [taverne], aux lieux principaux de leurs histoires, un cabaret parisien pour L’indien de la tour Eiffel ou une attraction de la foire de Cosney Island pour Le Pompier de Lilliputia), ils adaptent ici directement un spectacle existant, un film (ou plus exactement le scénario d’un film), entreprise à laquelle ils ne s’étaient pas encore livrés.

Cependant, cette fascination demeure manifeste : n’est-ce pas pour réaliser un film, donc créer un récit spectaculaire, que Carl Denham se rend sur l’île du crâne, puis capture le pauvre singe afin de l’exhiber dans un stade new-yorkais ? Ainsi, au-delà d’une belle et fascinante histoire d’amour colorée de thématiques contemporaines (on pense immédiatement à des préoccupations écologiques), les auteurs approfondissent leur attrait pour l’art du récit, pour cette capacité de créer des fictions et de les voir naître dans l’esprit d’un auditoire captivé, installé dans des espaces où l’imaginaire peut se déployer, où le spectateur se laisse volontiers emporter dans quelque fable fantastique, à l’image du lecteur qui parcourt les pages de leurs livres.


Le livre, en tant qu’espace de contact avec un récit et prolongement de celui-ci, joue ainsi une grande importance dans l’adhésion du lecteur à une histoire. De ce point de vue, la facture de ce King Kong est particulièrement réussie : de la couverture sertie de lettrines dorées aux gardes tapissées de motifs exotiques jusqu’au format carré de l’album, l’objet-même du livre nous invite à une expérience de lecture placée sous le signe de l’élégance et de l’accomplissement artistique.

Ce nouvel opus de François Roca et Fred Bernard est un grand livre jeunesse qui transcende les catégories de public. Il confirme, si besoin était, l’immense qualité de ce duo au sommet de son art, duo composé de deux auteurs généreux à l’univers doux et poétique, qui savent comme personne nous transporter vers des ailleurs merveilleux et profondément humains.

François Roca, Fred Bernard - King Kong - Albin Michel Jeunesse - 9782226451538 - 18 €


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.