Je suis le fils de Beethoven : un pépin dans la pompompompom ?

Nicolas Gary - 03.09.2020

Livre - Je suis le fils de Beethoven - Stephane Malandrin Seuil - Rentree litteraire 2020


ROMAN RANCOPHONE – Y’a-t-il haine plus farouche que celle portée à un père inconnu, dont on serait le bâtard aux yeux d’une société allemande, en cette fin de XVIIIe siècle ? Ludwig van Beethoven ignorait-il que l’amour de sa vie, une servante officiant dans le château de Martonvásár, lui avait donné un fils ? Et s’il ne l’ignorait pas, comment la postérité a-t-elle pu négliger l’existence de cet enfant — un fils !? 

Italo Zadouroff, fils illégitime de Rózsa et Ludwig, né d’amours passionnées, permises par la guérison d’une colique dont souffrait le Maître… Tout un poème que les livres d’histoire ont passé par pertes et profits, et qu’il fallait bien rectifier. Pour cela, Stéphane Malandrin s’est dévoué : le voici parti dans le périlleux exercice de rectification de la vérité historique admise : narrer par le menu la vie occultée d’Italo, second du nom. 

Et attention, l’affaire ne manque ni de piquant ni de pizzicato.

Ludwig n’a pas toujours été le compositeur sourd, solitaire et atteint de troubles gastriques sévères : il fut aussi un amant attentionné, confondant un beau jour une servante avec la Vierge Marie. Le résultat ne pouvait qu’être un prodige à la hauteur du géniteur. Mais à toute médaille son revers : la différence de statut social entre le père et la mère nécessitait des adaptations, que l’on dissimule l’enfant au monde, pour ne jeter l’opprobre sur le compositeur. Logique.

Pourtant, la réalité est bien là : incontestable et crue, aux yeux de tous, depuis fort longtemps. Italo, descendant d’un noble russe ayant quitté la Russie parce que le tsar voulait trancher la barbe de ses sujets, conformément à la mode en vigueur en France, devait être le fils du plus grand d’entre tous.

Mais plus important encore, cet enfant qui haït son père, maudit de toutes ses forces, détesta la musique durant toute son enfance, perdit sa mère dans un anévrisme et une petite sœur morte par manque de soins… cet Italo junior ne pouvait qu’être, en plus du rejeton de Beethoven, la réincarnation de Mozart. Et ce, développant du jour au lendemain, après avoir écouté l’opéra paternel, et passé trois jours en catatonie, une oreille absolue et une mémoire eidétique.

Monsieur Jourdain, bourgeois médiocre, faisait de la prose sans le savoir. Le fils caché de Beethoven devait faire de l’anamnèse sans en comprendre le terme. Et puis, que l’unique opéra de Ludwig, Fidelio, déclenche la mort temporaire de son fils, suivie d’une métempsychose et de capacité de musicien hors norme, au point d’en faire l’écrin charnel de Mozart, décédé en 1791 : là encore, tout fait sens.
 

Je suis le fils de Beethoven marie le délice de la fake news à la théorie complotiste, dans un récit biographique construit de toutes pièces. L’apparente authenticité d’un récit mené par un « je » fanfaronnant et contestataire, se savoure comme une pâtisserie délicate. Goûtu, gourmand, avec une note de reviens-y qui se savoure au fil des chapitres, ce roman a quelque chose des grands récits du romantisme, tout en en détournant tous les codes. 

Tambour battant, les caractéristiques du roman picaresque s’y retrouvent, elles aussi mises à mal : on ne s’étonnera pas des échos à Wilhelm Meister ou Jacques le fataliste, par des adresses au lecteur, tout aussi délectables. Inscrit dans une grande tradition littéraire, qui lui profite à fond, Je suis le fils de Beethoven ajoute une couche d’improbable et de crapulerie à la vie du pianiste allemand.

Comme un monde alternatif, voilà que s’ouvre une brèche dans les certitudes que les musicologues ont depuis toujours entretenues. Les iconoclastes bichent déjà, les amateurs bienveillants se régaleront : la chose est d’ailleurs si bien faite, que même les puristes toléreront que l’on effrite le Maitre.

Parce que découvrir le Faust, opéra inédit auquel travailla Beethoven toute sa vie, revient à ouvrir les pages du second tome de la Poétique d’Aristote. Tellement irréel que cela transcende tout ce qui fut, est et sera — comme une Pommade au clair de Lune… Ah merveilles de la fiction ! 


Stéphane Malandrin – Je suis le fils de Beethoven — Seuil — 9782021463477 – 19,50 €

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Commentaires
Bravo pour le titre...de la prose de Monsieur Gary! Il donne envie de croquer et chanter (en même temps?). J'ai adoré!
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