J’ai vu un magnifique oiseau, par-delà les temps et l’Histoire

Jean-Charles Andrieu de Levis - 24.09.2020

Livre - album jeunesse albin michel - J'ai vu un magnifique oiseau


ALBUM JEUNESSE - Durant l’été de ses huit ans, Michal Skibinski, afin de corriger une orthographe et une calligraphie capricieuses, doit consigner quotidiennement sur un cahier une phrase résumant un évènement marquant de sa journée. Près de 80 ans plus tard, les feuillets de cet exercice, qui courut de juin à septembre 1939, ont été exhumés et restituées (pour la plupart) dans leur chronologie de rédaction. Les mots du jeune garçon s’inscrivent sur de magnifiques peintures d’Ala Bankroft, qui redonne vie à ces instants aussi précieux que terribles, témoins du basculement du monde dans l’horreur de la guerre.

 
 
 
Le jeune Michal Skibinski exécute son devoir consciencieusement. Les activités estivales se succèdent, apportent leur lot d’ensoleillement et de douceur à ces vacances paisibles, avant que la rumeur puis la présence du conflit armé ne deviennent de plus en plus oppressantes : aux évocations de promenades et visites familiales dans les campagne Polonaises succèdent les perceptions auditives et visuelles des combats qui finissent par accaparer l’enfant.
 
Le texte nous touche en plein cœur car nous place directement au contact de l’ingénuité de l’enfant. Par leur insouciance désarmante, où l’euphémisme n’est pas feint mais authentique, par leur aspect factuel et leur brièveté, les différents énoncés ouvrent l’imaginaire et atteignent directement notre empathie ; Hemingway n’avait-il pas écrit sa plus belle nouvelle en seulement six mots : « For sale : baby shoes, never worn » (« À vendre : chaussures bébé, jamais portées »). Chaque évènement noté par le jeune garçon provoque la même déflagration affective qui nous étreint avec d’autant plus de force que le lecteur connait par avance le mal qui s’apprête à emporter le monde dans une folie destructrice.


L’émotion, reconduite de page en page, est transcendée par les images d’Ane Bankroft. À la frugalité expressive du texte répond la splendeur des couleurs. Présentées invariablement en demi-page, s’étalant à bord perdu (esquissant ainsi une surface qui ne cesse de s’étendre), les peintures captent immédiatement le regard : la pliure du livre devient une invitation à s’immerger dans les espaces de l’image, à en découvrir les détails qui les parsèment, à en gouter les nuances délicates. Puissantes et capiteuses, les teintes évoquent la densité des toiles de Vallotton et nous plongent dans un monde sensible que la contemplation ne saurait épuiser. Elles stimulent la rétine et convoquent nos souvenirs intimes, réminiscences des atmosphères estivales baignées de quiétude. La vivacité des couleurs donne ainsi corps aux sensations et assure d’autant plus la narrativité des images que celles-ci ne comportent aucune figure humaine. Dans ces paysages désertés, les ambiances chromatiques se lisent à l’aune des phrases qu’elles accompagnent et des nuances pourtant semblables peuvent se teinter de sentiments divergents : les bleus cotonneux des premières pages, si doux, deviennent, à l’évocation des combats environnants, glaçants, angoissants, et figurent la menace qu’ils dissimulent.
 
Cette mise en scène de l’absence offre un espace de projection décuplé pour le lecteur qui s’approprie d’autant plus l’image que son interprétation demeure ouverte. Ane Bankroft conclue même l’album en laissant place au silence, livrant une double page où de lourdes colonnes de fumées s’emparent d’un ciel sinistre. La petite voix du garçon qui nous accompagnait s’efface, balayée par l’horreur des hommes.
 

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J’ai vu un magnifique oiseau est un livre bouleversant, indispensable, qui raconte un évènement tragique de l’histoire du monde avec délicatesse, à travers le regard naïf d’un enfant accomplissant sagement ses devoirs de vacances. L’éclat des peintures fait vibrer les courtes lignes de texte et nous transporte dans l’ingénuité de l’enfant. Ce rapport entre le texte et l’image dessine une autre histoire, sous-jacente, en suspens, celle de la découverte de ce cahier par la dessinatrice et sa manière de s’approprier le récit, d’en rejouer les émotions.
 
En effet, si près de 80 ans séparent la rédaction de ces lignes et leur mise en scène dans l’album, un dialogue se crée entre les énoncés du garçon de 1939 et les mises en scène de l’artiste de 2020. Cette dualité se transforme en osmose affective et intensifie encore la tendresse qui traverse le récit.
 
Michal Skibinski, ill. Ala Bankroft, trad. polonais Lydia Waleryszak - J'ai vu un magnifique oiseau : année 1939 – Albin Michel Jeunesse – 9782226451231 – 14.50€


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