Croire aux fauves : embrasser les rêves de l'ours

Mimiche - 18.11.2020

Livre - Croire aux fauves - Verticales Nastassja Martin - Rentree litteraire 2020


RÉCIT FRANCOPHONE - Anthropologue : subst. masc. ; Spécialiste qui étudie l'homme dans son ensemble sous le rapport de sa nature individuelle ou de son existence collective, sa relation physique ou spirituelle au monde, ses variations dans l'espace et dans les temps, etc., … Ours : subst. masc. ; Mammifère surtout carnivore mais parfois omnivore de moyenne et grande taille (famille des Ursidés), plantigrade, au museau allongé, (…), dont les membres portent à leurs extrémités pentadactyles des griffes non rétractiles. Observe une période de léthargie hivernale. Fréquente les zones boisées. Définitions fournies par le CNRTL.
 



Ce livre est le livre d'une rencontre fortuite et traumatisante : celle d'une anthropologue et d'un ours aux fins fonds du Kamtchatka !
 
Août 2015. Nastassja Martin, accompagnée de deux personnes, entreprend une expédition de plusieurs jours dans le massif du Klioutchevskoï, le plus haut volcan du Kamtchatka.
 
Surprise et bloquée par le mauvais temps et dans la perspective d'une insuffisance de vivres pour mener à bien son projet, la petite équipe est contrainte à un repli stratégique et à un abandon de l'objectif visé.
 
Le 25 août, au cours de la redescente, Nastassja Martin prend un peu de distance sur ses compagnons de route et, perdue dans ses réflexions, avance sans précaution particulière, seulement guidée par les indications du GPS pour atteindre le prochain point de repère sur le chemin du retour.
 
Et se retrouve nez à museau avec un ours ! Sans qu'il y ait « d'échappatoire ni pour lui, ni pour (elle) ». Sans que les conseils (« si tu rencontres un ours, dis-lui : je ne te touche pas, tu ne me touches pas non plus ») qui lui avaient été prodigués par Daria, son ami évène chez qui elle a établi sa base pour mener ses travaux de scientifique, n'aient le temps ou l'opportunité d'être mis en pratique. Ils entrent « en collision, il (la) fait basculer, (elle a) les mains dans ses poils, il (lui) mord le visage puis la tête, (elle sent) les os qui craquent ». Elle parvient à dégager son piolet avec lequel elle le frappe. « Il lâche. (Elle) ouvre les yeux (et le) voit s'enfuir » !!!...
 
 
 
La narration de cet épisode tragique ne se fera pas d'un seul coup dans le livre : il n'est pas difficile d'imaginer le traumatisme monstrueux qui peut suivre une telle expérience ! Mais, même si on peut comprendre la justification d'un récit haché, cette narration ne prendra, au total, qu'à peine une dizaine de pages dans le livre !
 
Des semaines d'hospitalisation après des opérations délicates des reconstitution des os broyés d'abord en Russie, puis en France après son retour, lui permettront de retrouver « un » visage (pas « son » visage) mais surtout de commencer une « vie d'après » dont on peut imaginer les tourments qui ne manquent pas de l'assaillir. Physiques, psychologiques, oniriques, … Sans compter le regard des autres autant que leurs non-dits, voire leur pitié, tous aussi insupportables les uns que les autres.
 
Ce livre est donc partie intégrante d'une reconstruction longue et difficile. Assise sur une personnalité assez hors du commun qui étonne d'abord les soignants russes qui la voient rapidement reprendre des activités de lecture quasi au sortir du bloc opératoire (j'exagère mais pas beaucoup !), sa famille ensuite,  qui aurait bien voulu qu'elle ne reparte pas, trop peu de temps après sa convalescence, vers les lieux proches de l'accident. Loin de l'agitation du monde.
 
Seuls ses amis évènes, dans leur camp où elle les rejoint, reconnaissent cet être hybride qu'elle est devenue depuis sa « rencontre » avec l'ours. Déjà, avant ce « baiser de l'ours », elle était matukka (ourse) comme l'avaient surnommée ces gens qui l'avaient accueillie dans leur cercle de vie. Elle est devenue miedka (marquée par l'ours et ayant survécu à la rencontre). Elle qui venait retrouver auprès d'eux les traces de « très anciennes formes qui n'ont pas disparu » et que leur mode de vie n'a pas effacé.
 
Eux qui pensent que ses « rêves sont les siens [Ndla : ceux de l'ours] en même temps que les siens [Ndla : à elle] ». Eux qui pensent que, parfois, « certains animaux font des cadeaux aux humains » et qui ne peuvent que constater, comprendre, avaliser, admettre qu'elle est « le cadeau que les ours [leur] ont fait en [lui] laissant la vie sauve » ! Parce qu'indéniablement il y a un dialogue possible avec les animaux même si le langage de ce dialogue (de cette « diplomatie » comme pourrait la qualifier Baptiste Morizot) n'est ni facile, ni immédiat, ni contrôlable. Il y a pourtant un quelque part où il est !
 
Ce livre n'est pas toujours d'une lecture facile car il est le lieu, le résultat, d'une introspection compliquée à laquelle se mêlent aussi l'évidente démarche d'anthropologie menée par Nastassja Martin, pour tenter de comprendre comment son expérience personnelle (« un ours et une femme : c'est trop gros comme événement ») pour être imaginée (« ça sort du cadre de l'entendement (…) même (…) des chasseurs évènes au fond d'une forêt du Kamtchatka ») et doit donc être mangé puis digéré pour faire sens, pour entrer dans l'univers animiste qui imprègne la relation bienveillante que son amie évène, Daria, entretient avec elle. Elle, et tous les siens avec elle, « connaissent les problèmes des ours, qui leur parlent encore dans leurs rêves, qui savent que rien n'arrive par hasard et que les trajectoires de vie se croisent toujours pour des raisons bien précises ».
 
Reconstruction. Reconstitution. Nastassja Martin est certainement encore « en voie de » ou « sur le chemin de » ! Mais le cheminement qu'elle a entrepris avec l'ours à ses côtés ouvre à une lecture aux confins d'une folie où elle aurait pu chuter et dont ses amitiés évènes l'ont écartée.
 
 
[Ndlr : Croire aux fauves est lauréat du prix François Sommer 2020 et du Prix du livre du réel 2020]


 
Nastassja Martin – Croire aux fauves – Verticales – 9782072849787 - 12,50 €

Dossier : Les romans de la rentrée littéraire : 2020, l'année inédite
 


Commentaires
Croire aux fauves de Nastassja Martin a également obtenu le Prix Joseph Kessel 2020 !
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.