“La valeur des bibliothèques ne se mesure pas uniquement sur du quantitatif”

Antoine Oury - 03.08.2020

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Baisse de la fréquentation et, surtout des inscriptions : la dernière édition de l'enquête « Pratiques culturelles des Français », assurée par le ministère de la Culture, apportait des chiffres assez peu réjouissants pour les bibliothécaires. L'Association des Bibliothécaires de France (ABF) appelle toutefois à relativiser ces données, par la voix de sa présidente Alice Bernard.

Médiathèque Alexis de Tocqueville - Caen
 

ActuaLitté : Quel regard porte l'ABF sur ces chiffres ? Correspondent-ils aux observations réalisées par les professionnels sur le terrain ?


Alice Bernard : Nous prenons les informations de ce rapport avec un certain recul. Ces chiffres sont à relativiser notamment parce qu’ils ne prennent pas en compte le public des moins de 15 ans, que l’on sait très présent dans nos locaux, en tant qu’inscrit ou simple fréquentant.  

Les chiffres peuvent également varier selon le panel défini. Si l’on reprend, par exemple, une enquête de 2016 du ministère de la Culture, sur les “Publics et les usages des bibliothèques municipales”, celle-ci indiquait une fréquentation stable depuis 2008 et à un taux supérieur : « 40% de la population française a fréquenté une bibliothèque municipale au moins une fois lors des 12 derniers mois ». Le panel de personnes interrogées était également âgé de plus de 15 ans (donc non exhaustif), et y était reconnu que ce public jeunesse pouvait représenter « 40% du public inscrit ».

Les bibliothèques étant des lieux de libre accès, le taux de fréquentation est davantage à prendre en considération que le nombre d’inscrits. Dans l’enquête actuelle sur les pratiques culturelles, la fréquentation est estimée en baisse de 1% en 10 ans, ce qui n’est pas si significatif ici. La baisse du nombre d’inscriptions est plus importante, et est à rapprocher de la baisse tendancielle du nombre de livres lus par an. Les inscrits en bibliothèque étant plutôt de « grands lecteurs », s’il y en a moins de manière générale cela se ressent en bibliothèque.
 

Ces chiffres sont-ils préoccupants pour l'avenir des bibliothèques et de leurs missions ?


Alice Bernard : La valeur des bibliothèques ne se mesure pas uniquement sur du quantitatif (inscription, fréquentation). Les chiffres évoqués dans l’enquête sont plutôt le signe que nous avons encore et toujours des progrès à faire en termes de développement des publics, de communication pour faire (mieux, plus) connaître l’éventail de nos ressources et services. La bibliothèque n’est pas que le lieu de l’emprunt – même s’il en est une composante évidente – mais répond à une multitude de besoins et demandes et mérite de gagner en visibilité et en moyens. On notera toutefois que même si le taux de fréquentation baisse de 1 %, avoir 45 % des 15-28 ans qui sont venus dans une bibliothèque reste un excellent chiffre. Presque la moitié d’une classe d’âge est venue dans une bibliothèque !

Nous savons également que la fréquentation d’une bibliothèque évolue pour chacun·e en fonction des moments de sa vie : d’une fréquentation active à une période donnée parce qu’elle répond à un besoin particulier, elle peut être délaissée à une autre période de vie, puis revenir dans les pratiques pour d’autres besoins. Une enquête sur “Les non-usagers des bibliothèques” (ministère de la Culture, 2018) évoquait d’ailleurs ce point, accompagné d’éléments de réponse sur les raisons de la non fréquentation (le manque de temps, l’absence de besoins, la question des horaires, la préférence pour l’achat et l’utilisation d’internet, la difficulté d’accès, etc). Autant de pistes à explorer ! La pratique du drive par exemple, mise en place récemment, peut dans une certaine mesure être une alternative permettant de répondre à ce manque de temps évoqué précédemment.

L’enquête montre dès le début que les pratiques culturelles, et encore plus celles numériques, ont « une place croissante dans le quotidien des Français ». Cet attrait pour la culture est déjà réjouissant ! Tout comme ces pratiques sont multiples, diverses, les lieux d’accès à la culture le sont aussi ; le numérique ayant encore plus élargi les possibilités offertes à chacun·e. La bibliothèque est une offre parmi d’autres, qui se cumule à différentes activités, culturelles et non. L’utilisation renforcée et diversifiée d’internet et des outils numériques par les bibliothécaires, en période confinée, a montré qu’il était possible d’étendre notre champ d’action et le concilier davantage avec les pratiques actuelles de la société pour proposer des services autres que le simple accès à des ressources numériques.
 

Quelles réponses l'ABF compte-t-elle donner à cette étude et à la baisse observée des inscriptions et de la fréquentation ?


Alice Bernard : L’ABF n’a malheureusement toujours pas de baguette magique pour tout solutionner. Les réponses peuvent venir des bibliothécaires, aussi et surtout par une politique culturelle forte (à l’échelle locale comme nationale) adjointe de moyens pertinents évidemment. Il importe de continuer à mutualiser les ressources et les moyens (réseaux intercommunaux, échelle départementale) pour gagner en performance, de poursuivre la modernisation des équipements, de communiquer davantage et mieux sur ce que sont les bibliothèques aujourd’hui, de professionnaliser et former les bibliothécaires notamment pour soigner la qualité de l’accueil et de la médiation.
 
Les 7 Lieux, médiathèque à Bayeux


Il apparaît également utile de travailler davantage sur les freins des non-usagers, pour les identifier et surtout chercher comment les lever. Par exemple, les inscriptions pourraient être facilitées par la gratuité (même modique, le coût d’une inscription est une barrière symbolique importante) et par la simplification des procédures. La bibliothèque peut également paraître pleine de contraintes et de limites qui peuvent réfréner l’inscription et la fidélisation ; il y a sûrement moyen de la rendre plus généreuse, facilitatrice, pour donner envie (nombre et durée de prêt, suppression des amendes, etc).
 
Enfin, le confinement a montré qu’il était utile et nécessaire d’investir davantage le numérique. Les limites des ressources numériques proposées – que de nombreuses personnes ont d’ailleurs découvertes dans cette période – sont revenues sur la table (coût de la surcharge de fréquentation, insuffisance des modèles « à jeton », comme la VOD, comparées aux offres commerciales pour particuliers, etc). Nous avons aussi constaté le foisonnement d’activités des bibliothécaires pour trouver et partager des ressources culturelles gratuites, voire créer leurs propres contenus pour proposer des contenus et actions culturelles originaux. Ces éléments sont le signe d’une évolution nécessaire, et questionnent nos capacités à proposer une offre étoffée de contenus numériques pour se retrouver sur la route de nos publics et non-publics, pour qui les pratiques numériques sont conséquentes et en expansion.

Photographies : Médiathèque Alexis de Tocqueville, Caen
Médiathèque Les 7 Lieux, Bayeux
ActuaLitté, CC BY SA 2.0



Commentaires
bravo la langue de bois !



Malheureusement c'est une évidence que les bM sont de plus en plus désertées ! Il faudrait se poser aussi la question du point de vue du conseil au lecteur qui est quasi absent dans une BM informatisée, où tous les actes sont" robotisés" ( emprunt / retour sur des machines ) où le contact avec le personnel est donc de moins en moins facile et réduit à l'hyper minimum.

Et accuser les chiffres de cette étude de ne pas prendre en compte les moins de 15 ans est une absurdité, l'étude compare ce qui est comparable, sur plusieurs années.

Ce qui est très très inquiétant dans cette étude - et pas abordé dans cet entretien - est la façon dont seules les catégories CSP + restent stables dans la fréquentation depuis 30 ans, toutes les autres ( titulaires du BAC et moins ) sont en nette diminution . Là il faut se poser des questions !
Une réflexion importante est menée depuis une dizaine d'années sur les mesures d'impact et comment évaluer ce que les Américains appellent les outcomes. On peut lire à ce sujet le livre blanc rédigé il y a 4 ans par la commission AFNOR sur "Qu'est-ce qui fait la valeur des bibliothèques ?" (Disponible en ligne). D'autres ouvrages sont disponibles sur la question qui, au-delà des mesures quantitatives de fréquentation et d'activité évoquent des méthodes de mesures d'impact. Les travaux de l'OPC sur la question pour le SLL sont incontournables. La question ne devrait même pas être en débat ! C'est une évidence que les politiques publiques peuvent être approchées par du quanti, mais surtout du quali 😉
tout à fait d'accord avec Cécile, ces études d'impact et sur la valeur ajoutée sont à développer, elles fournissent d'excellents arguments à faire valoir aux élus et indiquent des pistes de services à développer.
La question est moins : "Lisent-ils ?", que "Que lisent-ils ?"...
La question: Que lisent-ils? dans ce contexte me fait craindre un regard péjoratif sur des mauvais genres ou des lecteurs de second niveau.

Donner l'envie de lire, c'est ce qui me paraît essentiel; tout le monde peut y contribuer!!
oui, il faut tenir compte de ce que les gens lisent. Ne pas le faire c'est de la mauvaise foi au mieux.

Oui, il faut parler d'inscrits. Les visiteurs ne réalisent presque pas de lecture profonde dans une bibliothèque. Le lien final de celle-ci est d'accompagner les gens dans la lecture et celle ci doit être une lecture capable de leur permettre de développer ses compétences, accéder à toute l'information dont ils ont vraiment besoin et développer des compétences nécessaires pour accéder à épanouissement.



Ne pas vouloir rentrer dans ces nuances sous prétexte d'être cool et compréhensif c'est faire de l'amalgame entre la revue closer et les ouvres de Dostoïevski. Lire et consulter facebook sur l'ordinateur public n'est pas du tout la même chose. Il ne s'agit pas de stigmatiser sinon bien au contraire de se préoccuper de comment mieux faire son travail avec un public qui change et que subit les embats de la société de consommation passive.
Les formations à l'accueil du public et à la médiation existent depuis 2000 :mediateur du livre et de l'ecrit. Formation professionnelle mise en place conjointement entre le ministère de la culture et de jeunesse et sport pour les public éloignés du livre et de l'écrit et... Des mediatheque... Les discours d'aujourd'hui sont exactement les mêmes qu'il y a 20 ans. Il est temps de réapprendre à écouter les retours pro d'aujourd'hui et aussi d'hier. Ça ns éviterait de tourner en rond et d'avancer. En fait ce qu'il manque ce sont les moyens humains de plus en plus réduits ds bcp de structures. Faire mieux avec moins ce n'est pas possible.
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