Faire lire La Recherche de Proust, le projet de toute une vie pour Véronique Aubouy

Camille Cado - 23.03.2020

Interview - veronique aubouy proust - veronique aubouy interview - proust lecture performance


PORTRAIT – Cinéaste de profession, Véronique Aubouy est aussi une grande admiratrice de Marcel Proust. Depuis plus de 27 ans, elle filme des gens de tous horizons et de toutes générations lire quelques pages d'À la recherche du temps perdu. Elle propose également une performance où elle tente de résumer l'ouvrage en une heure. Cette artiste nous avait reçus à son domicile, aux portes de Paris — bien avant les mesures de confinement. L'occasion de revenir sur ces différents projets autour de La Recherche, de son lien avec Proust ainsi que son travail de réalisatrice. 


 
 

ActuaLitté : Vous travaillez sur l'oeuvre de Proust depuis 1993 à travers diverses productions artistiques, votre film Proust Lu, mais aussi vos performances de lecture, ainsi qu'un ouvrage coécrit avec Mathieu Riboulet et publié en 2014. Quand et comment avez-vous fait la rencontre de la plume de Marcel Proust ?


Véronique Aubouy : C'était lors d'un voyage. J'avais 26 ans et j'avais gagné beaucoup d'argent en travaillant dans le cinéma comme assistante dans les années 80. J'avais économisé et je suis partie un an en Amérique du Sud, seule. Je me suis retrouvée à traverser le continent et à lire énormément, notamment de la littérature sud-américaine, en espagnol. À chaque fois que j'arrivais dans un pays, je demandais quels étaient les poètes et les écrivains locaux, puis je les lisais.

D'ailleurs, je choisissais souvent pour destination le lieu où le livre se passait pour finir l'ouvrage dans les couleurs, les ambiances et les sons que l'auteur décrivait. J'avançais sans but. L'idée c'était vraiment de me retrouver, de savoir qui j'étais, ce que je voulais. J'avais instinctivement pris avec moi le premier tome de La Recherche. C'était un livre que j'avais déjà commencé à deux reprises, sans accrocher. Pourtant, je savais de quoi il s'agissait et surtout, j'y avais vu quelque chose de très français. Quelque chose qui peut-être, m'étais-je dis, serait nécessaire, étant toute seule, si loin...

Au bout de 6 mois, j'ai commencé à avoir le cafard et j'ai donc sorti le livre. Et là, j'ai été happée ! J'ai donc lu le premier tome là-bas, sur la Cordillère des Andes. En fait, la lecture de Proust est tout naturellement venue se lover, parce que j'avais enfin du temps et je pouvais décider de lire un livre qui ralentissait mon temps. Il faut dire que j'ai travaillé dans le cinéma dès l'âge de 20 ans, j'ai très vite avancé, j'étais dans une sorte de gourmandise de la vie, j'étais dans une énergie très contradictoire avec la lecture d'un tel livre.

C'est pour cela que quand j'étais en Amérique du Sud, c'est exactement l'inverse qui s'est produit. Après mon retour, j'ai toujours vécu Proust comme une résistance dans le monde dans lequel je vivais qui est un monde actif, très énergique, de décisions à prendre. Le livre de Proust est mon secret, mon vrai rythme. 
 

ActuaLitté : Comment a ensuite émergé l'idée de proposer quelque chose autour d'À la recherche du temps perdu ?

Véronique Aubouy : C'était en 1993, lorsque j'ai présenté mon court métrage Le Silence de l'été à Cannes et que quelqu'un est venu me dire que mon film était « très proustien ». C'est à ce moment précis que j'ai réalisé que j'avais été marquée par Proust. Je n'en avais pas eu conscience lorsque j'avais réalisé le film.

Et pourtant, c'était un film où le temps était roi. On n'était pas du tout – comme on est souvent au cinéma – tributaire d'un montage qui doit aller vite ou d'une histoire qu'on doit raconter. Il y avait des plans très longs, qui duraient, qui s'étiraient, c'était la beauté du film en fait. Et ça, je le devais à Proust ! Je devais aussi à Proust ce qui été traité dans le film : plutôt qu'une action, il s'agissait d'un personnage. Un homme qui attendait une femme, sur une place.

Ce premier déclic a ensuite été suivi d'un second épisode. Toujours cette même année, j'attendais une personne dans un café pour un rendez-vous. Je me suis installée, j'ai pris un thé, et j'étais comme cela, en train de remuer le sucre – à l'époque je m'étais encore du sucre dans le thé ! – et l'idée m'est tombée dessus. Il fallait que je fasse un film sur Proust. Il fallait que je fasse lire l'intégralité de La Recherche devant ma caméra. 
 

ActuaLitté : Pourquoi avoir décidé de filmer des lectures plutôt que de réaliser une adaptation ?
 

Véronique Aubouy : Il ne pouvait pas y avoir de narrateur extérieur, parce que le narrateur n'a pas de visage, puisque le narrateur est le lecteur. Et Proust le dit à la fin de son livre. Il revient sur son projet d'écriture et dit que ce sera un ouvrage très long, comme les Mille et une nuits, qu'il y parlera de tous ces gens qu'il a croisés et surtout qu'il essaiera de matérialiser quelque chose qui ressemblera au temps. Il dit aussi que son livre sera comme un verre grossissant grâce auquel son lecteur pourra lire en lui-même. C'est d'ailleurs pour cela qu'on est autant de fous de Proust, c'est parce que ce livre nous parle de nous !

Ce n'est pas parce qu'il se situe dans un autre monde, une autre époque, où les mœurs étaient différentes que les émotions et les sentiments changent. On a tous besoin d'avoir notre maman qui vient nous embrasser quand on est petit, on a tous envie de tomber amoureux, on a tous envie d'avoir une place dans la société, on a peur de la mort, de la maladie. Et puis, le faire lire me permettait aussi de ne pas avoir une position de surplomb. Je n'interprète pas Proust, je ne l'analyse pas. Je voulais une lecture simple, par des gens de tous horizons, de tous milieux. Même des gens qui ne lisent pas bien, des étrangers, des enfants.

L'important, c'est que, finalement, la personne en lisant le livre dans un endroit qu'elle a choisi et qui la représente, nous parle d'elle. Et de fait, très souvent, quand je filme des gens et que je leur envoie leur texte de Proust, ils me le disent : « Mais c'est fou, ça parle de moi ! ». Chaque lecture est un portrait, en fait, parce que chaque lecteur vient avec son univers. Il choisit le lieu et les circonstances dans lesquels il est filmé et s'approprie la lecture. 
 

 


 

ActuaLitté : Si Proust Lu fait actuellement près de 140 heures et a mobilisé environ 1500 lecteurs, le film est toujours en cours de réalisation. Au cours de ces 27 ans de tournage, comment Proust Lu a-t-il évolué ?


Véronique Aubouy : Tout d'abord, il y a eu une évolution technique. En 1993, j'ai commencé à filmer avec une caméra analogique si bien que la lecture du premier tome ressemble à un vieux film. Et puis, au départ, j'ai pris des gens de mon entourage, des gens que je connaissais, de la famille, des collègues de cinéma, puis après ça, des amis d'amis. J'ai aussi commencé à penser à le projeter. Mais cela ne pouvait se faire simplement au cinéma à cause de sa durée. Je ne pouvais le montrer que dans le milieu de l'art et sous forme d'installation. Il fallait que je pense espace, ressenti et durée différente.

C'est en 2001, à la Biennale d'art contemporain de Lyon, que mon film a été exposé pour la première fois. Il faisait déjà 32h. Depuis, il y a eu plusieurs projections. Dans les musées, le film se coupe le soir. Mais ma manière préférée de le montrer est la projection non-stop. On installe une salle de cinéma, enfin, une salle vide, avec des coussins et de la moquette. Les gens sont dans un abandon parce que je leur raconte cette belle histoire : ils s'allongent, regardent, entrent, sortent. Parfois, ils s'endorment, la bouche ouverte, à côté de personnes qu'ils ne connaissent pas. C'est un vrai moment de communion. 

 

ActuaLitté : Et votre travail de réalisatrice ?

 

Véronique Aubouy : Au départ, j'avais le nez dans mon livre et si quelqu'un faisait une erreur, on recommençait toute la lecture. Il faut le rappeler mais je filmais un plan séquence de six minutes pour chaque lecture. Puis, il y a eu mon onzième lecteur, un homme plutôt âgé qui lisait « ma grand-mère et ma grand-mère » plutôt que « ma grand-mère et ma mère ». On a recommencé plusieurs fois mais il refaisait toujours la même erreur. Je me suis rendu compte que c'était un lapsus, et que je n'arriverai pas à le faire dire autre chose. Arrêter de corriger les lecteurs a été mon premier abandon de maîtrise.

Je me suis rendu compte que c'était plus riche quand il y avait quelque chose qui arrive de l'ordre de l'accident. L'imprévisible c'est beaucoup plus intéressant ! C'est grâce à Proust que je suis devenue une cinéaste qui savait et allait capter. Je me suis d'ailleurs peu à peu écartée de la fiction pour réaliser des documentaires. Mon cinéma a également changé grâce à cette idée que l'autre est plus intéressant que moi. Parce que je vis depuis 30 ans avec quelqu'un qui est plus intéressant que moi, qui me nourrit et qui m'éclaire. Le film était aussi une manière de rendre hommage à tout ce que Marcel Proust m'apporte.

En 1993, j'avais déjà très conscience de tout ce que je lui devais. C'est un projet de vie qui est loin d'être terminé, je n'en suis qu'à Albertine disparue. Proust Lu constitue vraiment mon travail princeps autour de Proust, l'oeuvre où j'étais encore derrière la caméra. 
 

ActuaLitté : En effet, a ensuite émergé Le baiser de la Matrice, un projet où les lecteurs se filment seuls, avec leur webcam. Pouvez-vous nous en dire plus ? 


Véronique Aubouy : Il s'agit d'un projet entrepris par le théâtre Paris Villette en 2008. Il voulait créer une scène sur le net en créant des oeuvres destinées à Internet. Ils m'ont proposé de faire quelque chose à partir de Proust alors j'ai proposé une variation de Proust Lu, dans laquelle on a créé un logiciel qui faisait mon travail de réalisatrice. La machine envoyait une page de La Recherche à toute personne qui s'inscrivait. Après quoi, le participant avait six heures pour filmer sa lecture. Il y a de très belles choses qui se sont produites.

Et puis, l'utopie du projet c'était aussi qu'une machine pouvait faire en dix minutes ce qui me prend toute une vie. Malheureusement, le film a depuis disparu. Le théâtre a fait faillite et a fermé. Les disques durs, eux, ont été saisis. Même si aujourd'hui je peux les récupérer, la machine est devenue obsolète. On est tributaire d'une technologie qu'il faut toujours réactualiser. C'est un projet qui existe plutôt dans la mémoire qu'autre chose. 
 

Prolonger l'oeuvre
proustienne par la BD

 

ActuaLitté : Puis vous avez également publié un ouvrage avec Mathieu Riboulet, intitulé À la lecture, en 2014. De quoi s'agit-il ? 


Véronique Aubouy : Ce projet a vu le jour après qu'un éditeur de chez Grasset m'ai contactée pour un livre autour de Proust Lu. Je ne voulais pas faire un carnet de notes documentaires, et je voulais l'écrire à quatre mains avec Mathieu Riboulet. Décédé depuis 2 ans, Mathieu était un ami que j'ai connu en Creuse, il était très proustien. On a décidé d'aborder tous les thèmes proustiens.

Moi je parlais souvent des lecteurs, soit à partir de ce moment de lecture que j'ai pu ressentir, soit à partir de ce que j'avais imaginé d'eux. Après avoir écrit mon texte, comme une petite nouvelle, je lui envoyais puis il partait de cela pour tirer le fil et écrire un autre texte. Lorsqu'il m'envoyait la suite, je me chargeais de faire de même. C'était une sorte de cadavre exquis. Puis au bout du compte, l'ouvrage a été publié de telle manière qu'on ne sait pas qui a écrit quoi. Au départ, nos plumes étaient très reconnaissables : moi, pas du tout écrivain, lui, très écrivain.

Petit à petit, nos écritures se sont mises à danser et je me suis fondue dans son style. Il y a également eu un mélange des genres : lui écrivait par exemple beaucoup sur l'homosexualité, et même si je ne le suis pas, j'ai également eu envie d'écrire sur cela, à cause de Proust. 
 


 

 

ActuaLitté : Que ce soit votre film, votre livre ou encore vos performances, toutes vos productions sont empreintes de A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Est-ce que la lecture d'un tel ouvrage revêt une importance particulière aujourd'hui ? 

 

Véronique Aubouy : Je ne sais pas, je ne peux pas répondre à cela. Je me refuse à avoir des motivations de cet ordre-là. Je pense que les livres nous donnent des forces, et que c'est ensuite à nous de prendre ces forces et de les restituer au monde. C'est ce que je fais en tant qu'artiste. Et je ne le fais pas aujourd'hui parce que c'est aujourd'hui particulièrement, je le fais dans le temps, en général. Ce que je veux dire c'est que les grandes œuvres serviront toujours.

L'Odyssée nous est parvenue un jour et c'est un texte qui nous éclaire sur nous, encore aujourd'hui. Les livres ne sont pas intéressants s'ils restent dans leur époque où ils ont été écrits, il faut qu'ils viennent dans notre époque pour se confronter à nous. Donc je pense que oui c'est utile mais de tout temps, pas plus aujourd'hui que demain ou qu'hier. C'est le principe même d'une grande œuvre qui parle de l'être humain. 


[NDLR : La rencontre n'a pas pu être relatée dans son intégralité en un seul article. Un second volet plus personnel est à suivre. Il portera sur sa performance de résumer À la recherche du temps perdu en une heure, mais aussi sur l'importance d'un tel ouvrage et la nécessité de la lecture en général.]

Retrouvez toutes les réalisations artistiques de Véronique Aubouy sur son site internet
D'autres extraits de Proust Lu peuvent être visionnés à cette adresse.




Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.