Et si la librairie de demain était coopérative, mutualiste, écocitoyenne ?

Nicolas Gary - 16.09.2020

Interview


Deux années pour que le projet voie finalement le jour en 2021. La librairie Gibert Joseph du IIe arrondissement de Paris changera bientôt de mains, autant que de perspective. Un projet de Scop se met en place avec pour nom la coopérative des idées, porté par Renny Aupetit.




 

Plutôt que d’envisager une retraite paisible, loin des affaires, il préfère en effet se replonger dans le monde qu’il pratique depuis des années, celui de la librairie. Depuis 15 ans avec deux établissements traditionnels dans Paris — Le Comptoir des mots et Le Comptoir des lettres, il continue d’avoir envie, mais cette fois-ci pour s’impliquer dans un projet différent.
 

Le groupe Gibert n’était pas spécialement vendeur, il a fallu les convaincre. De plus, pesaient quelques incertitudes sur le bail, aujourd’hui levées. « Désormais, l’ensemble des partenaires financiers, rencontrés au premier trimestre, avant la crise Covid, sont engagés. Nous aurions dû commencer les travaux en octobre, mais je me suis accordé trois mois de réflexion supplémentaires. Tout débutera en janvier prochain », indique-t-il.
 

GIBERTJOSEPH: “Nous avons vieilli avec nos clients”
 

La Scop, ou Société coopérative et participative incarne selon lui un avenir pour la librairie : « Je crois à ce modèle qui implique autrement les salariés, traditionnellement tenus à distance des actionnaires et d’autant plus dans cette période économique complexe. Depuis le dé-confinement, l’appétence des lecteurs pour la librairie indépendante n’a fait que confirmer l’intérêt d’associer ce type de commerce à cette structure juridique. Le public apprécie les statuts coopératifs et la coopérative des idées affiche une réelle ambition de répondre à cette attente. »

 

L’économie du projet


Après 50 années sans investissement significatif, les lieux ont perdu de leur attractivité. Au point que le chiffre d’affaires a chuté de 6 M€ voilà 20 ans, à 2 M€ aujourd’hui. « Mon projet de Scop avait besoin d’un lieu emblématique : ici, à partir d’une des cinq plus grandes librairies parisiennes et avec un loyer attractif j’ai des bases sérieuses pour redémarrer. »

Avec 1,5 M€ de travaux, dont un tiers dévolu à la remise aux normes du bâtiment (accessibilité, sécurité). Un autre volet qui s’appellerait plutôt “fiat lux”. Une cinquantaine de fenêtres doit être changée, dont 30 actuellement occultées. « Il s’agit de réaménager l’espace pour le rendre plus lumineux. Et par la suite, de proposer une adéquation entre le fond et la forme », note Renny Aupetit.
 

Pour étayer l’idée d’un espace coopératif, les tables et ameublements seront travaillés prioritairement avec des matériaux de recyclage. « Un look différent, oui », admet le libraire, « dans une démarche écologique, citoyenne, et écoresponsable. »

Au global, le plan de financement affiche 2,5 M€ — 20 % de fonds propres, grâce à l’émission de titres participatifs. S’ajoutent 70 % de prêts issus des banques et de l’écosystème du livre (Centre national du livre, IFCIC et Adelc) et 10 % de subventions.
 

Du salarié au sociétaire


Rénover le local sera la première tache. La seconde portera sur la formation des salariés. « La quinzaine de personnes employées restera, mais doit aussi réapprendre ce métier. » Plusieurs stages dans différentes librairies du réseau Librest sont prévus, « de sorte qu’ils voient comment un réseau mutualiste pratique la gestion, la communication, le partage des stocks », souligne Renny Aupetit. « La relation client est pleinement maîtrisée, rien à redire. Ce sont les évolutions du métier qu’il faut prendre en compte. »



avant...
 

La coopérative des idées aura pour directrice Marie Morel, actuellement libraire et Directrice au Comptoir des mots. Et l’ouverture du capital aux sociétaires s’effectuera au terme de 18 mois. « La priorité reste d’apaiser les craintes pour le maintien de leur emploi : nous devons d’abord montrer que tout fonctionne, avant de proposer aux libraires sur la base du volontariat de devenir sociétaire. » 
 

De la coopérative aux idées


Avec ses 650 mètres carrés sur quatre niveaux, la librairie, généraliste, fait déjà belle figure. « Le rez-de-chaussée se consacrera aux sciences humaines — avec des ouvrages sur les questions sociétales : le féminisme, la citoyenneté, l’environnement.... C’est assez inédit, mais cohérent avec le positionnement. » Bien sûr, on peut y lire un écho au Festival “Esprits Libres” que le réseau Librest proposait.

« On constate un dynamisme très fort de ce segment éditorial qui m’intéresse particulièrement. » Le nom de Coopérative des idées exprime clairement cette tendance.

Pour la suite, le 1er étage réunira l’offre jeunesse, BD et Beaux Arts, le deuxième la littérature et le troisième se penchera « sur tout ce qui concerne le style de vie, les loisirs et le bien-être. Il proposera d’ailleurs un bar à jus de fruits ». Et au sous-sol, un grand espace pour les rencontres et les nombreux ateliers notamment pour les enfants. « Au final, la librairie sera perçue aussi comme un lieu d’échanges et de vie. » 
 

De la mutualisation à l’efficacité


L’approche stratégique du projet repose sur « les bonnes pratiques que nous avons développées dans les librairies du réseau Librest : gestion, mutualisation des stocks. Afin de démontrer que la librairie apporte un service équivalent, voire meilleur qu’Amazon. Comme le dépannage en librairies qui permet la mise à disposition d’un livre en 24 heures, le click & collect, la livraison. Le e-commerce a pris une part significative de notre activité, nous mixons le traditionnel et la vente en ligne : ils ne s’opposent pas ils se complètent et s’additionnent ».
 

COVID: le bal masqué en librairies


Depuis une vingtaine d’années, la librairie indépendante a subi la concurrence des grandes surfaces culturelles, des pure-players, et a vu sa part de marché passer peu ou prou de 50 % à 25 %. « Depuis le dé-confinement, un nouveau cycle s’amorce : la librairie indépendante a mangé son pain noir, à elle de saisir la chance qui se présente de retrouver la place de premier circuit de vente de livres. »

Rendez-vous en 2028

D’où un découpage en deux mandats de quatre années pour Renny Aupetit, le premier pour insuffler une nouvelle énergie, mettre sur pied et développer le chiffre d’affaires. Le second pour préparer la succession à la tête de l’établissement et transmettre dans les meilleures conditions. Une illustration de ce qui pourrait être l’amorce d’une belle revanche de la librairie indépendante et un bel avenir pour le métier.




Commentaires
Que de souvenirs émouvants liés à 'chez Gibert'. Première sortie en famille à mon arrivée à Paris. Que de bonnes idées! J'espère devenir sociétaire aux côtés de vos formidables libraires. Tous mes voeux.
Un projet ma foi fort sympathique.

Je tique néanmoins sur la formulation (bonjour, Nicolas Gary !) "Après 50 années sans investissement significatif, les lieux ont perdu de leur attractivité. Au point que le chiffre d’affaires a chuté de 6 M€ voilà 20 ans, à 2 M€ aujourd’hui" qui me semble sous-entendre que seule l'absence d'investissement significatif explique cet effondrement du CA...
Bonjour, et merci pour cette nouvelle. L'un des aspects intéressants de Gibert était la bourse au livres : on pouvait acheter pour une somme modique un livre d'occasion. Écologique (recyclage), citoyen (permettre d'acheter un livre pour très peu cher), ce commerce peut aussi être rentable comme le démontre le succès de l'allemand Momox. Cela fait il partie des projets du repreneur ?
quel dommage ! je lis votre article et je vois que finalement, avec seulement 20% d'apport, quelqu'un de "lambda" est capable de reprendre ce lieu emblématique alors que la plus grosse libraire de France n'y arrive pas.... que donnent-ils comme explication? les avez-vous contacté?
Bonjour

Gibert ne souhaite pas intervenir sur ce dossier...
Bonjour,



Renny Aupetit n'est absolument pas quelqu'un de "lambda". Probablement un des libraires les plus prospères du pays.
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