Tragique et véritable histoire du roman de rentrée littéraire ouvert et fermé 100 fois

Nicolas Gary - 15.08.2020

Edito - roman rentrée littéraire - livre ouvrir fermer - livre voyageur maison


Avec la profusion de la rentrée littéraire, certains titres deviennent des passages obligatoires. Par conscience professionnelle autant que assurer une honnête veille concurrentielle : difficile de ne pas savoir ce que vaut le Nothomb annuel de fin août, par exemple. D’ailleurs : spoiler, il est plutôt très très  bon. 


 

Le foisonnement, l’opulence, la corne d’Amalthée, chèvre nourricière changée en bibliothèque : la vérité consisterait à reconnaître que la rentrée littéraire a lieu toute l’année. Des romans, il en pleut chaque semaine, cartons débordant de promesses, la plupart non tenues, n’engageant d’ailleurs que ceux qui les écoutent. Mais entre fin août et début octobre, l’exubérance s’imprime, la prospérité s’affirme : toute en rondeur, la rentrée littéraire pose ses valises, telle l’annuelle et redoutée visite de la belle-mère. Et vous contraint à une diplomatie temporaire, mortifère de zénitude .

Car il en va des livres comme de tout excès : la nausée guette, et Camus ne publiera de nouveau rien ces prochaines semaines. Hélas !
 

La maison des livres


Dix mois durant, l’appartement d’un lecteur, nonobstant sa superficie, ressemble à un vide-grenier savamment agencé. Il y a les bandes dessinées dans les toilettes — ou pour les plus pressés, des recueils de René Char. Dans la cuisine, de quoi se mettre l’eau à la bouche, une gourmandise : les aphorismes d’Oscar Wilde, petits délices qui enivrent l’esprit pendant que l’eau des pâtes est à bouillir, et la sauce à l’encre de seiche réduit et épaissit avec ce Rampone venu de la Vallée d’Itria (Pouilles).

Lequel se boit très bien sans seiche, d’ailleurs.

Et puis, autour du lit, comme autant de meurtrières abritant le donjon de sa Pile À Lire, des monticules d’amas, thématiques parfois, lunatiques souvent, erratiques pour la plupart, empilements qui montent et descendent au gré des envies. Des pis-aller aux douceurs assurées, c’est la garde rapprochée entre lesquelles tout chat circule. L’art du tsundoku, dans toute sa splendeur : plus tard, oui, oui, plus tard. Il importe plus que l’on sache les piles rassurantes à portée de main, que véritablement d’effeuiller ces marguerites…

Certains affirment que Vialatte et Saint-Simon trônent sur leur table de nuit depuis des dizaines d’années. Personnellement, Dune de Frank Herbert a remplacé Marcel Proust très avantageusement : si l’envie de madeleine me prend, mieux vaut écouter Brel. Mais les goûts et les couleurs.
 

“Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais”


Mais revenons-en à cette rentrée : chaque fois, il s’en trouve au mieux, un seul, au pire une poignée – métaphorique, il faudrait les battoirs comme les mains de Bana Hills pour que des livres s’empoignent de la sorte – qui résistent encore et toujours. Ce sont des livres voyageurs.


On l’ouvre dans la chambre, affriolé en diable, et après quelques lignes, une langueur mon-automne un peu en avance — l’arrière-saison n’interviendra que ce 22 septembre — vous saisit. « Non, pas maintenant, pas envie, pas le courage. » Déposé avec précaution, on se jure d’y revenir, bien sûr. 

Et comme le chantait Mireille Mathieu, « on y revient toujours ». Sans nécessairement que les guitares ni les violons vous mugissent dans l’oreille.



On le retrouve, quelques jours plus tard, affalé sur le canapé, on s’en empare et d’un effort de mémoire, on y replonge. Une dizaine de lignes, une page, une autre, et de nouveau, quand bien même ce fut un mardi, voici que Desproges et son « morne ennui dominical » vous gagnent. Trop dense pour aujourd’hui, écrit trop petit, trop lourd à porter. Et de se rendre à l’évidence : « This is not its day. »
 

Au suivant... !


Qu’importe, qu’importe : ce livre qui obsède jour et nuit, aura son heure. Et si son heure est venue, elle n’est pas à venir. Plus tard, simplement plus tard. D’ailleurs, on y retourne, on se fout du passé, balayé pour toujours, on repart à zéro. Et comme les premières pages sont oubliées, cela tombe bien : s’accorder un reboot, et tout reprendre.

Sauf qu’à la fin, « tu es las de ce monde ancien », (n'est-ce pas, Appo ?) et de nouveau affluent les excuses. La police ne va pas, le format disconvient, le titre est racoleur, la couleur de la couverture a jauni (en moins de 15 jours et sans exposition au soleil). Et ce fichu peigne-cul d'auteur, sa prétention ! On l’ausculte, le tourne, le retourne : on l’observe circonspect, et finalement s’accuse d’indolente procrastination.

Mais non. Le jeudi, dans les toilettes, rien n’y fit. Le samedi, à la fenêtre, on était distrait. Le mardi, piscine. Le mercredi, poney. Le vendredi : aquaponey. Et dimanche, on avait licorne. « Vienne la nuit, sonne l’heure Les jours s’en vont », le bouquin demeure. Rien à faire. Non, rien de rien. 

On divulguerait en vain, avec qui, où et dans quelle position, nous voici plongés dans la lecture et la méditation, ça ne marche pas. Toutes les pièces de la maison y sont passées, tous les horaires — le lecteur compte parmi ces animaux tant nocturnes que diurnes  — le livre a voyagé partout où il le pouvait, sans que soit dépassée la page 10. Sur 354, ça fait tache.

Alors, dépité, rageux, frustré, on finit par lui trouver un coin loin des regards, un espace où l’on ne l’entendra pas crier. L’oublier, pour de bon. 

Et passer au suivant. Au Suivant... AU SUIVANT !



NDR : Tu vois, je viens même de t'embarquer à la piscine aujourd'hui, considérant qu'il te fallait une dernière chance, et même après une heure à patauger, je n'ai pas eu le courage de t'ouvrir. So long...


photo d'illustration : rudamese CC 0



Dossier - Les romans de la rentrée littéraire : 2020, l'année inédite




Commentaires
Suite à cette cruelle chronique de NICOLAS GARY, le quotidien belge «Canard Soir» vient presque pour ainsi dire de révéler un taux de suicide(s) montant en flèche chez les attachées (et plus rares attachés) de presse du monde de l'édition -sans lien avéré avec la crise sanitaire !

Nicolas Gary, en ces temps de repentance tous azimuts, je crains que votre tour à vous soit venu !

CHRISTIAN NAUWELAERS
Quel talent, Nicolas ! grin Mais pour l’illu tu aurais pu mettre l’édition française de la trilogie Bartimeus, traduite par yours truly cool smile cool smile wink
Et une traduction de qualité, si je puis me permettre. smile
Tout est (tellement bien) dit.

Y compris ce qu'il faut penser du Rampone de la vallée d'Itria.

Merci.
« La Nausée », Camus?! Euh, comment dire?...
Bonjour

Oui, la nausée c'est Sartre, et donc ? tongue rolleye
Nicolas Gary,



..."Il est jeune, il est bon, il est beau.

Quel talent, quelle leçon, quel salaud!

Il s'arrête, un silence...



(Barbelivien/Sardou )
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