Spirou chez les Soviets : Neidhardt réinvente la BD franco-belge d'aventures

Nicolas Ancion - 12.11.2020

Bande Dessinée - Fabrice Tarrin, Fred Neidhardt - Spirou, communisme - Dupuis, URSS


La dernière aventure de Spirou l’envoie à Moscou, puis en Sibérie, à la recherche du Comte de Champignac enlevé par les sbires du Kremlin pour qu’il mette sa science des champignons au service de la révolution prolétarienne. Un album plus que réussi, qui renoue avec la grande BD d’aventures, ambitieuse et délirante, drôle et dynamique, telle que la pratiquaient Franquin ou Tillieux. Un régal.
 

On ne compte plus les déclinaisons de Spirou et Fantasio. À côté de la série principale et canonique, pilotée depuis plusieurs années par Yoann et Vehlmann, il y a d'abord eu Le Petit Spirou, dérive salace et potache imaginée par le duo Tome et Janry, puis d'innombrables titres et diptyques publiés sous le label (désormais discret, voire invisible) « Le Spirou de... ». C'est dans cette ligne que Fred Neidhardt et Fabrice Tarrin proposent leur Spirou chez les Soviets, dont le titre paraîtra familier à tous les fans du neuvième art, puisqu'il est calqué sur l'album le plus naïf et ouvertement politique des aventures de Tintin. Il en sera question dans cet album, bien entendu. Mais Spip n'est pas Milou et Hergé était moins enclin au clin d'oeil que Neidhardt...

Dans cette aventure, située en pleine guerre froide, Spirou et son fidèle comparse journaliste partent en Union soviétique pour récupérer le comte de Champignac passé soudain dans le camp révolutionnaire et appelé à développer, pour la plus haute gloire du communisme, l'astaline marxoïde, un champignon aux propriétés extraordinaires, capable d'inciter les êtres vivants à adopter les pratiques soviétiques. Mais les embûches sont nombreuses et il ne sera pas simple de fausser compagnie aux guides, militaires et autres suppôts du régime qui surveillent de très près les faits et gestes des deux aventuriers. 

Ils passeront par le goulag et les égouts, s'éprendront tour à tour de communisme, de capitalisme et d'humanisme. Défendront les frites cuites dans le blanc de bœuf et le droit à la compassion, voir à la générosité. C'est beaucoup pour un seul album ? Peut-être, mais pas trop, quand la mise en scène est bien maîtrisée.

À chaque fois que des auteurs s'emparent de Spirou et Fantasio, ils prennent un malin plaisir d'un côté à rendre hommage à ce qui compte le plus à leurs yeux dans cette série mythique et, d'un autre, à apporter une touche personnelle, une variation sur le thème imposé, où le scénariste et le dessinateur peuvent laisser libre cours à leur talent et à leur tempérament, au-delà du respect du cahier des charges. 
 
Ce travail complexe de respect de l'univers et de ravalement de façade ressemble au fond à un concours de danse de salon où les couples, scénariste et dessinateur, seraient obligés d'enfiler des chaussures imposées. Impossible ? Presque, mais pas tout à fait, heureusement. Neidhardt et Tarrin en font la démonstration, sous les acclamations du jury et des lecteurs.
 
 

Étonnamment, c’est en multipliant les références et les hommages, en se pliant le plus possible aux règles canoniques de l’univers de Spirou, que Neidhart manifeste avec brio sa passion pour le groom et ses personnages légendaires, pour la BD franco-belge en général et les éditions Dupuis en particulier. Gaston, Boulier, le maire de Champignac, et même Lebrac et De Mesmaeker font partie de l’aventure. Sans parler du reporter du petit XXe déjà cité, dont Spirou et Fantasio semblent avoir lu les albums, tout comme ceux de Pif, le chien le plus communiste de l’édition française.

La touche très personnelle de Neidhardt, au fond, c’est justement l’amour révérencieux et encyclopédique qu’il voue à la BD elle-même et à ses personnages emblématiques. Et à l’époque où le rideau de fer séparait encore le monde en deux cases distinctes, comme dans une bande dessinée.
 

Il fallait un dessinateur habile, capable de donner forme à ces silhouettes que les lecteurs reconnaissent en une vignette à peine : Fabrice Tarrin semble s’en donner à cœur joie, paraissant aussi à l’aise pour dessiner la moustache du comte de Champignace que les chromes de la turbotraction, les sombreros de Palombie que les trains à vapeur de Sibérie. Le trait et la mise en scène sont aussi dynamiques que les planches de Franquin, la mise en couleurs et en ombre elle-même semble emprunter la palette de l’âge d’or du journal de Spirou.

Graphiquement, les lecteurs sont aussi comblés. Les plus jeunes aussi bien que les redoutables collectionneurs et fans, gardiens autoproclamés des séries qu’ils adorent depuis leur lointaine jeunesse.

 
 

Il y avait bien longtemps, justement, qu’un album de BD ne m’avait fait ainsi retomber en enfance, sans pour autant délaisser mon cerveau d’adulte. La plupart des séquences offrent une double lecture, faisant à la fois avancer l’aventure et ses péripéties et doublant le récit d’allusions aux trésors de la bande dessinée franco-belge ou aux années de guerre froide.

On rit beaucoup avec le camarade Fantasiof, reporter pour Vaillant, l’illustré communiste. On est happé par l’enquête menée tambour battant par un Spifou particulièrement dynamique ; on prend plaisir à repérer les apparitions de personnages historiques comme Edgar Hoover ou le biologiste Lysenko, revisitant l’histoire des années 60 en mode comique, Neidhardt se plaçant en digne héritage du facétieux Goscinny, qui imaginait les aventures de Lucky à partir de personnages réels de l’histoire de l’Ouest sauvage.
 

L’hiver approche, dirait-on dans Games of Thrones, c’est le moment de filer vers le froid de la Sibérie et le wild wild est, où Spirou, Fantasio et Spipotchka vont défendre, comme dans une partie de Tetris redoutable, l’équilibre entre les deux blocs. Et sauver, on l’espère, l’Humanité du péril rouge...
 


Tarrin et Neidhardt – Spirou chez les Soviets – Dupuis – 9782800169552 – 12,50 €


Commentaires
Naïf, Tintin chez les soviets ?



C'est bien méconnaitre le contexte des années 30, des années avant que Gide ne publie son retour d'URSS, pour lequel la totalité de l'intelligentsia parisienne le conspua.



Inspiré du grand livre méconnu de Douillet, Hergé touche en fait au plus juste, et fait ainsi bien mieux que les tâcherons que vous critiquez de manière laudative dans cet article promotionel.



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Pour approfondir

Editeur : Dupuis
Genre : bd jeunesse
Total pages : 56
Traducteur :
ISBN : 9782800169552

Le Spirou de... ; Spirou chez les Soviets

de Fred Neidhardt

Le comte de Champignac a disparu ! Il a été enlevé par des agents du KGB... Des savants russes ont besoin de lui pour les aider à répandre le gène du communisme dans le monde entier. Dans le contexte de la guerre froide, Spirou et Fantasio jouent les James Bond, espions infiltrés sous la couverture d'un reportage pour Vaillant (Pif Gadget), le journal communiste de l'époque. Parviendront-ils à délivrer Champignac de l'embrigadement bolchévique et à sauver le monde de la contamination communiste ? Au dessin, Fabrice Tarrin s'inscrit pleinement dans la continuité des créateurs de la série qui ont fait de Spirou un grand héros éternel. Le scénario de Fred Neidhardt, l'un des plus fins connaisseurs de "Spirou", distille avec jubilation des références à la grande époque de la BD franco-belge, dans un univers de guerre froide où plane de-ci de-là l'ombre de 007. De quoi raviver le goût pour la série Spirou et Fantasio dans ce qu'elle a de plus mythique et intemporelle !

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