Dragman : le super-héros travesti qui emballe les lecteurs

Nicolas Ancion - 06.10.2020

Bande Dessinée - dragman super héros - bd dragman - steven appleby


Quand il revêt sa robe rouge et enfile sa perruque blonde, August Crimp devient Dragman, le super-héros qui vole au secours des passants maltraités et lutte contre les voleurs d'âme. On l'aperçoit parfois planer au-dessus de la ville, flanqué de son acolyte, Dog girl, ou vautré dans les salons feutrés du Pretty Pretty, un lieu discret où des hommes travestis accueillent les clients, dont pas mal sont membres des forces de police.



 
Steven Appleby démontre avec brio qu'un détour par la fiction est souvent un chemin bien plus direct pour parler d'un sujet délicat et intime qu'un simple témoignage. En effet, alors que les récits autobiographiques ou simplement biographiques se multiplient sur les tables des librairies pour aborder frontalement, notamment, le thème de l'identité sexuelle, Dragman fait un choix bien différent et emprunte les codes des comics américains, détourne les clichés des récits de super-héros pour évoquer avec une justesse et une pertinence très communicatives l'étrangeté qui peut habiter la personne qui se découvre un goût, puis une passion pour le travestissement.

Laissant de côté les questions morales, les aventures de Dragman et de Dog Girl évoquent avec subtilité le poids du regard des proches ou les doutes qui jalonnent le parcours d'une personne trans, entre autre problématiques. Car l'ennemi, pour Dragman, c'est moins les super-vilains à affronter que sa mère et sa femme, auxquelles il ne peut avouer son identité de super-héros sans sortir du même coup du placard et avouer qu'il n'a jamais mis fin, depuis l'adolescence, à son habitude de se déguiser en femme.


Illustré d'un trait grassouillet dont la ligne claire rappelle celle de Quentin Blake, l'illustrateur attitré des romans de Roald Dahl, cet album se présente à première vue comme un hybride entre le comics US, dont il emprunte les codes et les stéréotypes, et le livre jeunesse, auquel le dessin fait penser. C'est parfait : on retombe en enfance dès les premières pages et on se laisse emporter par cette histoire d'ado qui découvre un jour où il est seul à la maison qu'en enfilant un bas oublié par sa mère dans le canapé du salon, il est capable de voler.

Et qu'il adore porter des vêtements et du maquillage qu'on interdit aux hommes d'arborer. Par une succession de courts chapitres, Appelby, maîtrisant parfaitement sa narration, glisse du présent du super-héros à son passé à travers des flash-backs, présente tour à tour les autres super-héros étranges dont Londres est désormais peuplée. Ils sont tous étonnants, profonds, perturbants, et leurs superpouvoirs ressemblent bien souvent à de supertares avec lesquelles il est difficile de vivre. D'autant plus que dans ce monde décalé, quand on n'a plus le sou, on vend son âme, non pas au diable, mais à une multinationale, qui l'achète rubis sur l'ongle.

Et, par la suite, plus de scrupules ni de problèmes de conscience. Sans âme, plus rien ne semble interdit et la vie sans but ressemble à y méprendre à celle du citoyen idéal de la société de consommation. Acheter, jeter, acheter, jeter à nouveau et acheter encore.


Si l'épais album est très réussi, alternant de courts passages en prose à des cases irrégulières, puis des illus pleine page, mêlant les passages en couleur aux flash-backs en bleu et blanc, je dois avouer avoir été moins convaincu par la scène finale d'affrontement et de révélation, passage obligé d'un récit où s'affrontent le bien et le mal et où l'enquête sur les meurtres mystérieux doit forcément être élucidée.

L'auteur y recourt aux ficelles habituelles du genre sans faire preuve de la même subtilité que dans le reste des péripéties. Sans doute est-ce dû précisément au fait que la richesse de Dragman réside ni bien plus dans les zones d'ombre qu'Appelby dévoile et expose avec une touche de mystère, voire de magie, que dans les retournements d'une enquêtes qui n'a, au fond, qu'une importance secondaire, voire accessoire.

C'est un bien léger défaut pour un album qui parvient à la fois à rafraîchir les codes des séries peuplées de personnages en vêtements moulants et superpouvoirs ET à réinventer le récit autobiographique sur les préférences et l'identité sexuelle.

Steven Appelby n'est pas très connu dans le monde francophone et pourtant c'est loin d'être un débutant, il publie depuis plus de vingt ans des strips dans de publication aussi prestigieuses que The Guardian, The Times, New Musical Express ou Die Zeit. Plusieurs de ses cartoons sont par ailleurs devenus des dessins animés et il a reçu le prestigieux prix Max & Moritz en Allemagne. Et tout ça, c'était avant la publication en 2020 de cet stupéfiant Dragman qui mérite largement d'être récompensé à son tour. Ne soyez pas les derniers à foncer lire cette traduction française, très luxueusement publiée par Denoël Graphic en un épais volume avec marque-page en ruban rouge, , vous ne regretterez pas le dépaysement.

Steven Appleby, trad. Lili Sztajn – Dragman – Denoël Graphic – 9782207139790 – 24,90 €


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Pour approfondir

Editeur : Denoel
Genre : bd adultes
Total pages : 338
Traducteur :
ISBN : 9782207139790

Dragman

de Steven Appleby

"Il n'y a pas de super-héros plus super que Dragman, le héros travesti de Steven Appleby. Appelé aussi Dolly Marie, il mène contre les voleurs d'âmes de Black Mist un combat apocalyptique, névrotique, tendre, drôle - et brillamment dessiné". Posy SimmondsDepuis qu'il a trouvé, adolescent, un bas de sa mère dans le sofa, August Crimp a découvert deux choses. La première est qu'il adore porter des vêtements de femme.La seconde est que lorsqu'il le fait, il devient capable de voler. Oui, comme un super-héros ! Hélas, cette passion un peu obsessionnelle est contrariée par la peur du ridicule et de la réprobation générale. Si sa mère, puis sa femme venaient à l'apprendre, c'en serait fait de lui. Du coup, il range sagement dans des cartons les tenues et souvenirs de Dragman, le nom de guerre qu'il s'était donné.

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