En 2006 paraissait le roman de Jonathan Littell "Les Bienveillantes". J'ai cru, pendant les cent premières pages qui racontent l'entrée des nazis en Ukraine, que je lisais enfin LE ROMAN impossible à écrire sur la Shoah, où tout serait dit et bien dit. Mais j'ai déchanté ensuite, car je sentais dans le personnage de Max Aue, l'officier nazi exterminateur, quelque chose de faux. Et cela me fut confirmé avec le meurtre de sa mère qu'il commet dans le sud de la France et qui n'apportait rien au sujet. Pire, le desservait, car il pouvait confirmer cette idée fausse que les exterminateurs avaient été des monstres exceptionnels (ils furent pourtant des centaines de milliers).
Le 25/01/2014 à 20:06 par Les ensablés
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25/01/2014 à 20:06
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Par Hervé Bel
Et je ne crois pas que les membres des Einsatzgruppen aient jamais tué leur mère. Peut-être Littell avait-il cédé aux sirènes du romanesque, fort appréciable dans la fiction, mais qui, se rapportant à une tragédie historique d'une telle importance, a à mes yeux quelque chose d'incongru, d'impossible, de contradictoire même avec son sujet. J'ai bien conscience en écrivant ces mots que cela relève plus d'une attitude morale que d'un point de vue littéraire. Je sais bien que le roman peut parler de tout (mais il faut que ce soit de qualité) et que restreindre son champ pour des motifs moraux revient à ouvrir la boite de Pandore de la dictature intellectuelle, et peut-être faut-il préciser ma pensée. L'holocauste des Juifs, par son ampleur, son organisation que nul pays ne poussa aussi loin que l'Allemagne, et sa proximité dans le temps, me paraît si exceptionnel dans l'histoire, que toute intrigue, tout artifice qui n'auraient d'autre fin que de rendre le récit palpitant, me paraît inadapté, en trop en quelque sorte: en "distrayant", on passe à côté de l'immensité de l'événement, de la vérité. Raconter la Shoah dans un roman consisterait à embrasser à la fois l'universalité du massacre et la vérité intérieure des héros, à ne rien inventer... Mais ce serait alors un ouvrage historique. Roman impossible? Je rêve pourtant de le faire... Reste le récit romancé qui porte sur la périphérie, si je puis dire, de l'extermination. Et là, tout redevient possible à mes yeux.
J'ai lu récemment "Le sel et le soufre" premier roman d'Anna Langfus (1960), dont la suite "Les bagages de sable" obtint le prix Goncourt en 1962, malgré la position mitigée d'Hervé Bazin. Anna Langfus raconte le destin d'une juive polonaise et de son mari enfermés dans le ghetto de Varsovie. Le couple parvient à s'enfuir. Ils vivront dans des conditions effroyables, rançonnés par les Polonais, finissant, protégés par un officier allemand revenu de tout, par vivre au milieu d'une unité allemande. Un temps seulement. Soupçonnés d'espionnage, ils sont arrêtés. Le mari est aussitôt reconnu comme juif et exécuté. Elle, par miracle, est considérée comme résistante (il faut lire le passage sur les geôles de la Gestapo, les interrogatoires). Elle survivra à la suite d'un hasard effrayant, revenant chez elle à travers la Pologne désormais occupée par les Russes en compagnie d'une autre prisonnière.
Anna Langfus
Ce n'est pas un roman; plutôt de vrais souvenirs reconstitués sous une forme romanesque: utilisation de dialogues, histoire personnelle au milieu du désastre général. La démarche de Langfus est de dire ce qu'elle voit, ce qui, au départ, gêne. Dans le ghetto de Varsovie, issue d'une famille assez fortunée, elle vit d'abord à l'écart de la souffrance. Elle la voit, la décrit, jeune fille égoïste et futile. Ainsi découvre-t-on que les privilégiés, au centre du ghetto, se font bronzer sur une terrasse: "Sur le dernier palier se dresse une échelle presque verticalement vers un carré de lumière. Me parvient un bruit de voix, des rires, la musique d'un phonographe. Je monte doucement et je me hisse au dehors de la lucarne (...) Me voici sur la plage. Je m'assieds avec précaution car, de ce côté, le toit est à forte pente. Des couples, ou des femmes seules, sont allongés sur des couvertures (...) et leur comportement est celui qu'ils auraient sur une plage véritable. En maillots de bain, ils exposent avec patience leurs corps au soleil. Certains en sont déjà au teint café au lait (...) Je regarde dans la direction qu'elle me montre, de l'autre côté du mur (du ghetto, ndla) où des hommes circulent librement dans les rues où il n'y a pas de cadavres." Car déjà, les rues du ghetto sont jonchées de cadavres, d'agonisants: "On fonce tout droit, sans les voir, on s'arrache de leurs griffes avec une brutale indifférence." Et puis voici les purges: "Des êtres humains se traînent sur les mains et les genoux, se terrent dans leurs petits trous préparés à l'avance." L'utilisation systématique du présent de l'indicatif donne vie à ces scènes terribles, sans la solennité de l'imparfait, et une sorte de légèreté en accord avec l'héroïne (qui prendra peu à peu conscience de la situation). Témoignage. Rien d'autre. Langfus décrit, sans chercher à comprendre. Les Allemands sont cruels. Ils tirent, tuent, mais sont aussi capables, même vis-à-vis des juifs, de sourire, d'être "normaux". Elle ne décrit d'ailleurs que les "petits" bourreaux, les" sans-grades". Les Polonais protègent ou dénoncent les Juifs aux Allemands. C'est le hasard, comme dans la vie. Aucune vue d'ensemble. A un moment, l'héroïne se retrouve, par imprudence, conduite à la "Umschlagplatz" où les juifs sont triés avant d'être emmenés en train vers Treblinka ou les camps de travail.
Dans son livre intitulé "Terres de sang" (Gallimard 2012), Timothy Snyder raconte: "Le 22 juillet (1942), à Varsovie, Hermann Höfle, le spécialiste du "repeuplement" de Globocnik, et son groupe de nettoyeurs SS du ghetto, mirent au courant la police de sécurité locale, avant de rendre visite à Adam Czerniakow, le chef du Judenrat. Höfle lui annonça qu'il devrait réunir le lendemain 5000 juifs sur l'Umschlagplatz, ou point de transfert (...) Czerniakow parut saisir ce qui se préparait (...) il se suicida (...) Deux mois durant, épaulés par quelques centaines d'hommes de Trawniki et près de 2000 policiers juifs, les Allemands organisèrent presque chaque jour des rafles dans le ghetto. Une fois disparus ceux qui souffraient le plus de la faim, la police juive s'en prit aux groupe qui semblaient les plus démunis : les orphelins, les pauvres, les sans-domiciles et les prisonniers. Les vieux et les petits n'avaient aucune chance (...) Les Allemands abattirent sur place les tout-petits, les malades (...) Une fois rassemblés sur l'Umschlagplatz, les juifs étaient pardonnables de croire qu'embarquer dans les trains valait mieux qu'attendre indéfiniment sous un soleil brûlant, sans rien à manger ni à boire et sans sanitaires. (...) La surveillance de l'Umschlagplatz était confiée aux policiers juifs qui, à l'occasion, libéraient des gens qu'ils connaissaient (...)." L'héroïne ne sait rien de tout cela. Poussée vers la place: "Je me retrouve plaquée contre un dos. Le dos se dérobe, un coude veut s'encastrer dans mes côtes. Une nouvelle poussée, une poitrine me reçoit (...) Un immense estomac s'est refermé sur moi et commence sa monstrueuse digestion. Tout baigne dans une rumeur faite de paroles incompréhensibles, de pleurs d'enfants, de plaintes, de gémissements. Je cherche en vain à rencontrer une face humaine. Rien que des masques plombés par la peur." C'est alors qu'elle aperçoit un soldat allemand qui braque sur la foule un revolver, comme s'il allait tirer. Il s'amuse. Il a déjà tué cinq personnes. Et ses yeux se portent sur l'héroïne... Laquelle sera sauvée par Marc, policier juif, qui la prend sous sa protection. Elle retourne chez ses parents, ayant échappé à Treblinka sans le savoir. Mais cette expérience la conduira à prendre la décision de fuir le ghetto.
Dès lors que le lecteur connaît un peu l'histoire de l'holocauste, le livre de Langfus prend une épaisseur inattendue. On sait ce qu'elle ignore, mais on ignore ce qu'elle nous apprend. Son témoignage s'arrête aux portes de la mort. Le roman aussi, et le lecteur aperçoit l'abîme. Hervé Bel.
Par Les ensablés
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10/06/2026, 09:15
Quels sont les textes qui méritent d'être transmis, étudiés et célébrés ? Derrière cette question apparemment simple se cache l'une des problématiques les plus anciennes et les plus sensibles des études littéraires : celle du canon. Ensemble d'œuvres reconnues comme exemplaires ou incontournables, le canon ne relève jamais d'une sélection neutre. Il résulte de choix historiques, culturels, institutionnels et politiques qui évoluent au fil du temps.
10/06/2026, 07:00
En 1953, un journaliste demande à Hemingway qui l’a formé. Il cite Stephen Crane. Pas Fitzgerald. Pas Flaubert. Ralph Ellison dit la même chose, avec d’autres mots : Crane est à l’origine de la quasi-totalité de la fiction américaine du vingtième siècle, y compris la sienne. Henry James, qui distribuait ses compliments avec une parcimonie de banquier, répétait qu’il avait un grand, très grand génie. Par Charles Garatynski.
08/06/2026, 17:07
Sous la plume de la romancière, nouvelliste et dramaturge Ella Balaert, les éditions Cours Toujours nous offrent un livre qui ressemble à une boîte de chocolats, où toutes les douceurs seraient excellentes et dans laquelle on picore au gré de ses envies. Ce livre, c’est tout sur George Sand (ou presque), et, en cette année du 150e anniversaire de sa disparition, en parler est une merveilleuse façon de lui rendre hommage.
08/06/2026, 16:42
« On m’a abandonnée dans le carrer des Camèlies, contre la grille d’un jardin, et le veilleur m’a trouvée au petit matin. Le monsieur et la dame qui habitaient la maison voulaient bien de moi, mais sur le moment il paraît qu’ils ne savaient pas quoi faire : me garder ou me donner aux bonnes sœurs. » Voici comment tout a commencé pour cette petite fille, trouvée dans un couffin, accompagnée d’un simple papier : « Cécilia Ce », rien de plus.
08/06/2026, 11:38
Ces échanges épistolaires directs et sans fard valent d'emblée par la qualité des duellistes. Les amateurs de confidences intimes en seront cependant pour leurs frais, tant sont couverts d'un voile pudique les sentiments de chacun. Par Bertrand Levoyer, contributeur régulier de la Revue des Deux Mondes.
08/06/2026, 10:13
Goethe échappe aux souvenirs scolaires, Kim Il-sung surgit sous les habits d’un prophète politique, l’Espagne franquiste se lit à travers les obsessions de ses doctrinaires, la Bolivie minière révèle ses paysages contaminés et la censure américaine change de visage.
07/06/2026, 10:41
Freida McFadden conserve la première place des meilleures ventes pour cette nouvelle semaine (26/06 au 31/06) avec La prof, publié chez J’ai lu. Le roman s’écoule à 25.564 exemplaires sur la semaine et atteint un cumul de 158.372 ventes en cinq semaines de présence.
05/06/2026, 19:06
Pour que notre grand patron sollicite en urgence votre serviteuse, fallait-il qu’il fût conquis par sa découverte. Ou né de la dernière pluie, c’est selon. Le fait est que cette série en quatre volumes incarne ce que l’on qualifierait volontiers de rendez-vous raté — voire de ratage complet pour la librairie, passée à côté d’un travail magnifique — n’ayons pas peur des mots : d’une véritable épopée à hauteur d’enfant, totalement magique.
05/06/2026, 16:13
Les Terres mortes, roman de Gabriel Boksztejn (Editions Unicité) est une satire grinçante de notre époque. L’auteur dresse le portrait moral de notre société progressiste dévorée par le capitalisme, par la bêtise inhérente aux rapports humains, par les relations virtuelles qu’engendre la licence autorisée sur les réseaux sociaux.
05/06/2026, 13:02
Avec Du mépris, Bégaudeau (éditions Cause perdue) perpétue un thème devenu central chez lui depuis son précédent livre : la dénonciation des usages moraux dans le langage politique contemporain à gauche. Son intuition de départ est stimulante : il observe que l’accusation de « mépris » s’est généralisée au point de devenir une catégorie réflexe du débat public. Le problème est que cette intuition, à force d’être martelée, finit par de même par concerner son auteur.
04/06/2026, 14:44
Il y a dix ans ce 25 juin, Maurice G. Dantec mourait à l’âge de 57 ans à Montréal où il s’était exilé. Celui qui avait brûlé sa vie au feu des paradis artificiels était-il un techno-romancier mystique et réac ? Retour sur un livre charnière hybride qui annonce le tournant de son œuvre jusqu’en 2014 : Villa Vortex. Par Olivier Stroh.
04/06/2026, 11:51
Plein Vent vient de publier une bande dessinée des plus alléchantes puisqu’il s’agit de la biographie du maître de la cuisine moderne, le grand Auguste Escoffier. L’auteur Yvon Bertorello et le dessinateur Cédric Fernandez se sont entourés, pour cela, de Michel Escoffier, arrière-petit-fils du chef et président de la Fondation Auguste Escoffier à Villeneuve-Loubet, ainsi que de Stéphane Bern, que l’on ne présente plus.
02/06/2026, 15:51
Les Éditions du 38 viennent de publier le premier roman de Maxime Carpentier, L’Aigle et le Serpent. Ce roman historique se déroule à l’automne 1806, une période secouée par une vague de meurtres qui va entraîner l’inspecteur de la Police générale Armand Drone, affecté au service de Son Excellence le ministre Joseph Fouché, du Havre à Paris, à la poursuite d’un assassin aux gants clairs.
02/06/2026, 15:50
Ce qui est jubilatoire dans les livres polémiques, c’est de se réjouir de l’inavouable et de nos silences coupables ou honteux, tout en se reconnaissant dans les caricatures. Famille choisie, sous-titrée « Hontes & fierté d’une communauté en bordel », n’est pas un pamphlet, ni un essai, ce livre est le regard d’un militant gay sur la communauté actuelle. Et le constat est autant amer que tendre car de la construction d’une communauté soudée par le SIDA, Jérôme W.Capèle observe une société individualiste dans laquelle le « je » a remplacé le « nous ».
02/06/2026, 10:09
Chaque semaine, la Booksletter relit l’actualité à travers les essais, les récits et les enquêtes qui déplacent le regard. Cette livraison suit la longue histoire des monnaies mondiales, revient sur Umberto Eco dix ans après sa mort, traverse Berlin sous Hitler, interroge le paradoxe Musk et éclaire le sommeil humain, entre histoire économique, mémoire, pouvoir, sciences du vivant et fragilités contemporaines de notre époque en plein trouble.
01/06/2026, 20:18
Avec Les enfants sont allés au bois, Léa Tourret confirme une voix littéraire déjà très singulière dans le paysage contemporain : une écriture capable de restituer l’enfance non comme un âge innocent, mais comme un territoire brutal, sensuel et profondément politique. Publié dans la collection Blanche de Gallimard, le roman commence comme un récit de colonie de vacances avant de basculer progressivement vers une fable inquiétante sur l’exclusion, la peur collective et le passage à l’adolescence.
01/06/2026, 16:22
Dans Terre et ciel, sous-titré Tantara, Raharimanana compose une fresque de parole, de filiation, de conquête et de métamorphose. Porté par une langue incantatoire, le roman suit une quête héroïque qui se retourne contre ses propres certitudes : le destin, l’héritage, la possession et la liberté s’y affrontent dans un monde où chaque mot semble né d’un chant ancien.
01/06/2026, 07:30
Avec L’Inconnue de Brooklyn, Dominique Sylvain inscrit le roman noir dans une mémoire longue : celle d’une enfance à Bensonhurst, d’un trio soudé par la violence, puis d’un deuil impossible. Lou, Sharon et Josh traversent les années, les crimes, les fidélités troubles et le cinéma, dans un récit où Brooklyn devient moins un décor qu’une chambre d’échos.
01/06/2026, 06:00
Le décor : une ville paumée de l'Ouest sauvage comme il y en a mille. Les protagonistes : un jeune homme d'affaire sans foi ni loi et une intrigante qui le tient par la peau du cou (ou le scrotum, allez savoir). L'enjeu : une place au soleil dans un univers où tous les coups sont permis. Le deuxième tome de Pump est peut-être moins surprenant que le premier, mais développe le même questionnement cynique, sur les limites de la morale et du recours à la violence dans un jeu où l'argent et le pouvoir sont les portes d'entrée de la respectabilité.
31/05/2026, 10:40
Après Tout le bonheur du monde (trad. Laetitia Devaux, 40.000 exemplaires), Claire Lombardo retrouve les grandes architectures familiales avec Comme au premier jour, traduit par Laetitia Devaux. Une rencontre fortuite au supermarché rouvre chez Julia la mémoire d’un mariage, d’une maternité inquiète, d’une amitié ancienne et d’une faute jamais entièrement refermée. Le quotidien devient alors le lieu exact des failles.
31/05/2026, 08:00
Le Real Madrid et Manchester City dominent depuis plusieurs saisons les discussions autour du football européen. Mais derrière les trophées, les statistiques et les débats tactiques, une autre littérature s’est développée : celle des livres consacrés à ces deux géants du football contemporain. Biographies, enquêtes, récits historiques ou analyses tactiques racontent aujourd’hui deux visions très différentes de la domination européenne.
30/05/2026, 08:45
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“Je suis plus français que toi, parce que moi, j’ai choisi” : dans les allées de Passeurs de Livres Lionnel Astier : “Tout ce qui leur restait, c’était la parole” Erri De Luca : “Je suis sioniste”, “pas de génocide à Gaza”, parole contraire et géométrie variable ? Partir à l'aventure en suivant l'itinéraire du livre de la première femme prix Nobel de littérature
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