En trois siècles, la traduction française des Mille et Une Nuits est passée du geste fondateur d’Antoine Galland, adaptation libre devenue mythe européen, à l’entreprise savante et sensible de Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel, qui restitue dans la Pléiade un texte arabe dans son ampleur, ses rugosités et sa poésie. Entre ces deux bornes, Mardrus, Khawam et bien d’autres ont chacun inventé leur Orient, entre excès d’exotisme et quête d’authenticité. Par Amel Aït-Hamouda.
Nées d’une tradition orale venue d’Inde, puis transmises et enrichies en Perse, les histoires qui composent Les Mille et Une Nuits ont été mises par écrit dans le monde arabe autour du Xe siècle. Dès cette époque, des lettrés comme Mas‘ûdî, puis Ibn al-Nadîm dans son Fihrist, signalent l’existence d’un livre intitulé Alf layla wa-layla (Mille Nuits et Une Nuit), présenté comme la traduction arabe d’un recueil persan appelé Hazâr Afsân, les « Mille Contes ».
Le livre dont nous parlons n’est donc pas un texte, mais une bibliothèque mouvante que les siècles n’ont cessé de recomposer. Et c’est précisément parce qu’il n’a pas d’original stable que sa traduction est une aventure si singulière.
À l’image de Shéhérazade, qui suspend chaque nuit le temps et la mort par la seule force du récit, la traduction de ce livre-monde est un geste à la fois vital et périlleux. Vital, car c’est par elle que l’œuvre accède à une nouvelle existence ; périlleux, car chaque traducteur, en posant sa plume, risque de trahir l’essence même de ce qui n’a peut-être jamais eu d’essence.
Entre la version fondatrice d’Antoine Galland, au début du XVIIIe siècle, et la traduction savante d’André Miquel et Jamel Eddine Bencheikh, au seuil du XXIe siècle, c’est moins une œuvre qui se transmet qu’un Orient qui se réinvente et un rapport à l’altérité qui se redéfinit. Comment la traduction française des Mille et Une Nuits, de l’adaptation libre de Galland à la quête d’intégrité de Miquel, reflète-t-elle l’évolution des relations entre l’Orient et l’Occident ?
Pour le comprendre, il faut d’abord se pencher sur le geste fondateur d’Antoine Galland, cet orientaliste picard qui, presque malgré lui, allait inventer un Orient pour l’Europe entière.
Galland n’a pourtant rien d’un amateur : parlant l’arabe, le turc et le persan, il a longuement séjourné au Levant et à Constantinople, d’abord comme secrétaire de l’ambassadeur de France, puis comme antiquaire et collecteur de manuscrits pour le compte de la Couronne. Devenu professeur d’arabe au Collège royal en 1709, spécialiste reconnu de numismatique et de médailles, il est l’auteur de travaux érudits. Mais c’est à une traduction entreprise à ses moments de loisir qu’il doit sa gloire.
Tout commence par le récit de Sindbâd le Marin, qu’il traduit d’après un manuscrit en sa possession et publie en 1701. Alors que le volume est prêt à paraître, Galland apprend que ce récit fait partie d’un ensemble plus vaste appelé Mille et Une Nuits. Il se fait alors envoyer d’Alep, la même année, trois volumes manuscrits que les spécialistes datent du XIVe ou du XVe siècle et qui sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque nationale de France sous les cotes Arabe 3609 à 3611.
Ce sont les témoins les plus anciens qui nous soient parvenus d’un état ancien du recueil. Mais ils sont incomplets : un quatrième volume s’est égaré en chemin et le texte s’interrompt brutalement, en pleine nuit, au milieu d’un conte. Cette mutilation originelle est comme une métaphore de l’œuvre tout entière : nous ne possédons jamais qu’un fragment des Nuits, et chaque traduction est une tentative pour combler, sinon le vide, du moins le manque.
La publication s’étale sur douze volumes, de 1704 à 1717. Les sept premiers s’appuient sur le manuscrit syrien ; les suivants, Galland les compose à partir d’autres manuscrits et surtout de sources orales.
En 1709, un jeune chrétien maronite d’Alep, Hanna Diab, arrive à Paris en compagnie du voyageur Paul Lucas. Pendant plusieurs semaines, il raconte à Galland, en arabe, des histoires qu’il connaît par cœur. Galland les note dans son journal, puis les réécrit en français.
C’est ainsi que des récits parmi les plus célèbres de toute la littérature mondiale, Aladin et la lampe merveilleuse, Ali Baba et les quarante voleurs, Le Prince Ahmed et la fée Pari-Banou, ne figurent dans aucun manuscrit arabe antérieur. Ces contes, que la critique anglo-saxonne appelle les orphan tales, les « contes orphelins », sont pourtant devenus indissociables de l’imaginaire des Nuits, au point que des générations de lecteurs, en Europe et ailleurs, ont cru qu’ils en constituaient le cœur.
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Voilà l’un des paradoxes les plus troublants de cette histoire : les histoires les plus « orientales » de notre Orient littéraire sont peut-être des créations à demi françaises.
Autant écrivain que traducteur, Galland adapte en effet le texte au goût de son temps. Il supprime des passages en vers, allège ou efface les épisodes jugés trop licencieux, adoucit les brutalités et donne à chaque conte une chute morale. Son style, élégant et mesuré, s’inspire de celui des conteuses de son époque, notamment Madame d’Aulnoy.
Le succès est immédiat. Les Nuits nourrissent les turqueries du théâtre, les contes philosophiques de Voltaire, les rêveries de l’orientalisme naissant et donnent à l’Europe le sentiment d’avoir enfin accès à l’Orient ; alors même qu’elles lui offrent surtout un Orient rêvé, filtré par le goût français.
C’est là toute l’ambiguïté de ce geste fondateur : Galland ouvre une porte, mais cette porte donne sur un jardin qu’il a lui-même dessiné.
La version de Galland, pour immense qu’ait été son succès, n’a cessé d’être remise en question. Chaque époque a voulu donner des Nuits une image conforme à ses propres attentes.
À la fin du XIXe siècle, le docteur Joseph-Charles Mardrus publie, entre 1899 et 1904, en seize volumes, une nouvelle traduction qu’il présente comme « littérale et complète du texte arabe ». Né au Caire en 1868, médecin de formation, poète à ses heures et homme du monde, Mardrus n’était pas un orientaliste de cabinet : l’arabe était pour lui une langue d’enfance, et Paris, une scène à conquérir.
Dédiée à Stéphane Mallarmé, sa traduction se plaît à exagérer l’exotisme et l’érotisme du texte. Là où Galland avait gommé les aspérités pour plaire à un public classique, Mardrus les exacerbe pour enivrer le Paris de la Belle Époque, avide de sensations fortes, de couleurs et de dépaysement.
Sa traduction, plus qu’une restitution, est une réinvention flamboyante : une œuvre d’art autant qu’un travail de philologue, et dont la langue, voluptueuse et inventive, a marqué des générations d’écrivains. Mais elle dit aussi son époque : celle d’un orientalisme triomphant, sûr de lui, qui croit pouvoir posséder l’Orient en le décrivant.
En réaction à Galland comme à Mardrus, René R. Khawam propose, à partir des années 1960, une traduction fondée exclusivement sur l’étude des manuscrits antérieurs à l’avènement de l’imprimerie. Né à Alep en 1917, avocat, écrivain et traducteur, Khawam avait consacré sa vie à traquer, dans les bibliothèques d’Europe et d’Orient, les traces les plus anciennes du recueil.
Par opposition déclarée à Galland, il écarte les contes qui ne figurent pas dans les manuscrits qu’il juge les plus authentiques : donc Aladin, Ali Baba et bien d’autres. Sa démarche, rigoureuse jusqu’à l’ascétisme, témoigne d’une volonté de rompre avec la tradition gallandienne et de restituer une pureté que les siècles auraient altérée.
Elle a le mérite de la cohérence philologique, mais elle pose à son tour une question : peut-on retrancher d’une œuvre les épisodes qui, pendant trois siècles, ont fait sa vie ? Une tradition vivante n’est pas un texte figé ; et les Nuits sont peut-être moins un corpus qu’une histoire de leurs lectures successives.
C’est dans ce paysage que survient, au début du XXIe siècle, l’entreprise de Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel. Trois cents ans après Galland, la collection de la Pléiade confie à ces deux grands arabisants une nouvelle traduction des Mille et Une Nuits.
Né à Casablanca en 1930 dans une famille de magistrats algériens, Jamel Eddine Bencheikh était universitaire, poète et traducteur, habité par les Nuits au point de leur consacrer un essai, Les Mille et Une Nuits ou la parole prisonnière. Né à Mèze en 1929, André Miquel, ancien administrateur de la Bibliothèque nationale et professeur au Collège de France, avait consacré sa vie à la langue et à la littérature arabes classiques.
L’ambition est rare : offrir un texte intégral, appuyé sur des bases philologiques solides et accompagné d’un appareil critique digne de la collection.
André Miquel consacrera huit années à ce travail, mené d’abord avec Bencheikh, puis, après la disparition de celui-ci en 2005, achevé seul. Le choix du corpus se porte sur une édition arabe imprimée au Caire en 1835, dite édition de Bûlâq. Ce choix n’est pas anodin : il implique de s’éloigner du seul manuscrit de Galland, trop partiel, pour embrasser une tradition textuelle plus large, quitte à assumer les couches successives dont le recueil est fait.
La traduction paraît en trois volumes entre 2005 et 2006.
Ce qui frappe, dans cette version, c’est la manière dont elle conjoint l’érudition et le souci du style. Bencheikh et Miquel ne se contentent pas de traduire : ils réécrivent, au sens noble, en cherchant pour chaque registre du texte arabe un équivalent français qui n’en trahisse ni la saveur ni le rythme.
Il ne s’agit plus d’adapter au goût du public, ni d’exagérer l’exotisme, ni de réduire le texte à ses sources les plus anciennes. Il s’agit de faire entendre la langue arabe dans la langue française : ses formules de transition, ses adresses au lecteur, ses poèmes intercalés, ses ruptures de ton, ses familiarités même, ses obscénités parfois.
Là où Galland avait lissé, là où Mardrus avait enluminé, Miquel et Bencheikh restituent la rugosité, la variété, l’étrangeté d’un texte qui n’a jamais été écrit pour nous. Les notes, les présentations, les index qui accompagnent l’édition font de celle-ci un outil savant en même temps qu’une œuvre littéraire.
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C’est le passage, en trois siècles, de l’orientalisme des salons aux études arabes nourries de philologie et de sciences humaines.
Crédits photo : Antoine Galland, à gauche, gravure du XIXe siècle / à droite, Shéhérazade, illustration de Virginia Frances Sterrett pour Arabian Nights (1928) (CC BY-SA 4.0 / domaine public)
Par Auteur invité
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