Grandir comme la nuit

Fabrice Jambois

Une femme n’a pas réussi à en convaincre une autre de partir. Puis un homme meurt, une mère et son fils disparaissent, une forêt se referme. Fabrice Jambois lance Grandir comme la nuit sans détour : Maud Cervier, journaliste et bénévole auprès de femmes victimes de violences, se retrouve happée par la disparition de Julie Allard. L’enquête la conduit jusqu’à Baccarat, puis vers l’Institut Montandon, pension isolée où vivent cinq enfants à très haut potentiel. À partir de là, le roman change de température.

La forêt vosgienne n’est jamais un simple décor. Elle colle aux vêtements, aux pensées, aux silences. « Le parfum organique de la forêt frappe ses narines. Une odeur âcre, enveloppante. Celle des eaux stagnantes. » Jambois travaille cette sensation d’humidité, d’ombre et d’enfermement avec une efficacité très visuelle. Le manoir, la chapelle, l’étang, les chemins composent peu à peu un territoire fermé, presque une zone autonome, avec ses usages, ses fidélités et ses secrets.

Les enfants donnent au récit sa singularité. Leur intelligence n’est pas réduite à une collection de prouesses. Elle devient une manière de regarder le monde adulte, d’en mesurer la brutalité et les incohérences, puis d’élaborer ses propres réponses. « Les génies arrivent parmi nous comme des météorites. Beaucoup se désintègrent avant de toucher terre. » La formule pourrait paraître appuyée : elle gagne en force à mesure que le groupe se révèle. Ces élèves possèdent un langage, une solidarité, une logique. Surtout, ils deviennent inquiétants précisément parce que leurs raisonnements ne sont pas absurdes.

En face, les adultes arrivent cabossés. Fred, le policier, traîne fatigue, désillusions et dépression, « La déchirure intime laissée par la pointe d’une foule d’icebergs invisibles ». Maud porte, elle aussi, une histoire qui donne chair à son engagement sans la réduire à une fonction. Le roman alterne ainsi enquête, blessures intimes et menace diffuse sans perdre son élan.

Le style privilégie les phrases nettes, les dialogues rapides, les images immédiatement lisibles. Mais Jambois sait ralentir lorsque l’atmosphère doit prendre le dessus. Dans la chapelle, « Dans la semi-obscurité, les élèves de l’Institut Montandon forment une masse sombre. » Quelques mots suffisent : le doute change de nature.

Grandir comme la nuit fonctionne parce qu’il ne se contente pas de demander qui a fait quoi. Il déplace progressivement la question : que devient le désir de justice lorsqu’il s’affranchit de toute limite ? À quel moment protéger, réparer ou punir commencent-ils à parler la même langue que la violence combattue ? Le suspense se nourrit de cette ligne morale, sombre et glissante, tandis que la forêt, elle, semble tout voir et ne rien dire.

 

 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
02/10/2026 à 17:09

0 Commentaire

93 Partages

Commenter cet article

 

Grandir comme la nuit

Fabrice Jambois

Paru le 01/10/2026

288 pages

Manufacture de livres éditions

20,90 €