La dislocation

Emmanuel Todd, Diane Lagrange

Emmanuel Todd prévient d’emblée : cette fois, pas de système parfaitement refermé sur lui-même, ni de démonstration qui ferait mine d’avoir déjà trouvé son terme. « La logique est l’un des ressorts de l’humour. » Voilà pourtant ce qui demeure : le goût des enchaînements, des structures, des hypothèses poussées jusqu’à leurs conséquences. Dans ces conversations avec Diane Lagrange, l’architecte accepte cependant de laisser les échafaudages visibles.

« Dans ce livre-ci, je déborde. » Le verbe fournit la clé. Todd revient sur ses erreurs, expose ses hésitations, mêle souvenirs personnels, démographie, anthropologie familiale, histoire longue et commentaires d’une actualité encore mouvante. Ce parti pris donne au volume son énergie particulière : la réflexion se construit devant le lecteur, bifurque, se corrige, repart.

Diane Lagrange n’est pas une simple relanceuse. Ses questions ouvrent des angles morts, forcent des précisions, opposent parfois une résistance salutaire au mouvement d’une pensée qui aime embrasser large.

Les États-Unis, l’Europe, la Russie, la Chine, l’Iran ou le Japon entrent ainsi dans un même champ comparatif. Les conclusions avancées restent celles de Todd, parfois radicales, souvent faites pour être discutées. L’intérêt du livre tient justement moins à l’adhésion qu’à l’accès au mécanisme intellectuel. « Ma vie mentale personnelle n’est qu’un immense effort pour arriver à penser librement l’Histoire tout en préservant en moi le conformisme de valeurs indispensable à une vie sociale civilisée. » Cette confession résume la tension de l’ensemble : sortir des cadres sans renoncer à une méthode.

La notion de dislocation finit dès lors par dépasser la seule géopolitique. Todd l’applique aux appartenances collectives, aux capacités productives, aux institutions, jusqu’aux conditions mêmes du raisonnement. D’où cette formule : « l’implication mathématique réciproque : dislocation de la société si et seulement si dislocation de la pensée. » On retrouve là son goût des propositions totalisantes, parfois abruptes, mais ici données avec leurs prémisses, leurs détours et même leurs fragilités.

C’est ce qui rend La Dislocation singulier dans son œuvre récente. Au lieu de gommer le doute pour ne conserver qu’une thèse, Todd le laisse entrer dans le livre et devenir matière. La conversation assouplit sans diluer ; l’actualité presse la pensée sans l’aplatir. L’essai trouve ainsi une forme vivante, inquiète, volontiers provocatrice, où l’auteur ne dissimule ni ses paris ni ses embardées. Plus qu’un diagnostic achevé, c’est une pensée en cours d’exécution que le lecteur voit se fabriquer.

 

 

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
02/10/2026 à 13:48

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Félix

02/10/2026 à 17:43

Extrêmement fertile comme méthode de pensée, historique surtout, que celle de cette "dislocation" du psyché collectif.

En effet, je viens de prendre connaissance - dans Le Monde - un article de Jacques Mandelbaum sur la rareté de la représentation au cinéma du régime collaborationniste (avec les Nazis) et antisémite de Pétain, et ce durant la Deuxième Guerre Mondiale.

Mais, à notre avis, cela concerne surtout le cinéma français, même si l'on peut metionner dans ce contexte le superbe film de François Truffaut sur la collaboration à Paris, "le denier métro" avec notamment Catherine Deneuve.

Toujours est-il que pasplus yard qu'avant hier, nous sommes tombés dans Netflix sur un très beau film de Marc Forster, avec Hellen Mirren et Gillian Anderson et deux jeunes acteurs adolescents très talentueux.

Le film s'intitule "White Bird" et raconte l'histoire d'une grand-mère français qui décide de confier à son petit-fils américain appelé Julien comment on l'a appelé ainsi.

Et dans ce film, on traite sans précaution inutile les méfaits inhumains des milices fascistes de l'époque contre le jeune protagoniste qu'elles qualifièrent de "Tourteau" (parce qu'il était partiellement paralysé à cause du polio) ainsi que le rapt des juifs dans le Mernuit vers le camp de Drancy et ultimement à Auschwitz.

Dans son discours rétrospectif au Metropolitan Museum de New-York, la grand-mère citera Martin Luther King en disant :

"Darkness has never fought darkness.....only Light has!"

À la fin, elle criera sciemment "Vive L'Humanité!"

Félix

03/10/2026 à 00:39

Pensée extrêmement fertile dans la mesure où sa "dislocation" permet d'ausculter d'autres événements existentiels inhumains.

En effet, nous étions en train de lire - dans Le Monde - un article de Jacques Mandelbaum sur le long-métrage "Notre Salut" qui vient de sortir dans les salles en France.

Occasion pour l'excellent critique de cinéma de se poser la question pourquoi il existe si peu de films de l'Hexagone portant sur le régime collaborationniste et antisémite de Vichy avec les Nazis durant la Seconde Guerre Mondiale.

Or, en tant qu'historien Todd a bien vu que la "dislocation" de la pensée et du psyché a à faire avec une anomalie de l'esprit de supériorité raciale, du surhomme Nietschéen, fondement de l'idéologie du troisième Reich.

Et s'il existe bien un superbe film de Truffaut, avec notamment Catherine Deneuve, "Le dernier métro", sur l'Occupation allemande à Paris, ces derniers sont relativement rares.

Par ailleurs, pas plus tard qu'avant-hier soir, nous avons regardé un très beau film, anglo-saxon cette fois-ci, et intitulé "White Bird", sur la présence des milices vichysoises dans le Mernuit.

C'est l'histoire d'une grand-mère française (Helen Mirren) racontant à son petit-fils américain pourquoi il porte le nom de Julien.

Et le film montre comment justement, par cette "dislocation" dont il s'agit ici, des jeunes miliciens exécutent un adolescent, Julien, qu'ils surnomment "Tourteau", et ce parce qu'il était devenu partiellement paralysé à cause du polio.

Aussi comment il avait protégé une camarade de classe juive, Sara Blum, avec l'aide de son père et de sa mère (Gillian Anderson) lors du rapt de juifs envoyés ensuite au camp notoire de Drancy, puis ultimement à Auschwitz.

En 1576, Montaigne avait utilisé l'ancien terme original médical de "dislocation" (luxation) dans le sens "d'ensembles séparés d'un tout", comme le régime de Vichy séparé du corps national.

À ce titre, à la fin du film, quand la grand-mère artiste fait un discours au Metropolitan Museum de New-York célébrant sa rétrospective, elle mentionne Martin Luther King ainsi :

"Darkness has never fought darkness.....Light has!"

Puis, elle termine son allocution en s'écriant, fort à propos :

"Vive l'Humanité!".

Félix

03/10/2026 à 15:17

Correctum :

Je m'excuse d'avoir écrit à deux reprises le présent commentaire, car la première fois, le système m'avait signalé une "erreur" informatique lors de l'envoi!

La dislocation

Emmanuel Todd, Diane Lagrange

Paru le 24/09/2026

320 pages

Editions Gallimard

23,00 €