À 18 mois presque et demi, ma fille découvre un mot nouveau chaque jour – avec de remarquables efforts pour les retenir. Les monosyllabes bibi, poupou et tumtum (cherchez pas) ont sa préférence. Trois petits chats, nous apparaissait opportune pour l’aider, jusqu’à ce que je comprenne combien cette chanson est machine à détruire le sens – à raison de trois syllabes par seconde. Un modèle de langage génératif entraîné sur une poignée de sons, libéré sans garde-fou dans une chambre d’enfant et résolu à tokeniser son père jusqu’à la moëlle.
Le 03/10/2026 à 07:00 par Nicolas Gary
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Publié le :
03/10/2026 à 07:00
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Tout a commencé un dimanche, jour choisi par les catastrophes domestiques pour se présenter comme des activités d’éveil. Ma fille battait des mains. J’ai entonné : « Trois petits chats, trois petits chats, trois petits chats, chats, chats, chats. » Elle a ri. J’ai poursuivi, inconscient d’avoir accepté les conditions générales : « Chapeau de paille, paille, paille. Paillasson, son, son. Somnambule, bule, bule. »
J’ai senti le verrou. Chats produit chapeau, paille engendre paillasson : la terminaison de l’un réquisitionne le commencement du suivant. Aucun rapport entre le félin, le couvre-chef et l’accessoire d’entrée, parce que nul besoin de rapport. « Ici le nom se détache de ce qu’il nomme », écrivait Aragon. Un Surréaliste ? On y reviendra. Ici, le mot ne répond plus de ce qu’il signifie, seulement de la manière dont il finit. Ma fille apprend que « chat » désigne l’animal ; sa comptine lui révèle surtout une rampe de lancement pour « chapeau ». Je vais en manger le mien.
Parents, nous étions prévenus des risques qu’impliquent les écrans, les algorithmes et les jouets aspirant le prénom des enfants vers un serveur de l’Utah. Pas contre Trois-Petits-Chats-1 : zéro paramètre de bon sens, contexte limité à la dernière syllabe. La sortie devient l’invite. Son appelle somnambule, bule appelle bulletin, tin appelle tintamarre, lequel invoque marabout. Ce n’est pas un texte, c’est un essaim ; un logiciel libre dont chaque grand-mère pousse en production son propre correctif. Personne ne maintient la branche stable.
Le système hallucine avec aplomb. Il ignore pourquoi un somnambule rédige un bulletin, vu que, phonétiquement, ça passe. C’est déjà la moitié d’une réunion stratégique. La comptine produit des termes plausibles sans justificatif, les répète jusqu’à ce que l’absence de réflexion devienne la règle. Le premier coup nomme, le deuxième matraque, le troisième abolit… Aboli bibelot d’inanité sonore. Allons pleurer dans le Styx avec Mallarmé, si vous le voulez bien.
Le véritable instrument de torture est le matraquage. Chats, chats, chats. Paille, paille, paille. Son, son, son. Chaque syllabe est conduite sous la lampe, sommée d’avouer le mot qu’elle cache. Son livre somnambule ; tin dénonce tintamarre ; bout vend bout de ficelle. C’est la garde à vue du dictionnaire par ses propres terminaisons.
À ce stade, Jacques, toujours là quand on a besoin de lui, sort du tombeau — un divan vu d’en dessous — et répète : « Un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. ». Trois petits chats a pris la formule pour une notice de montage. Chat ne renvoie plus à l’animal : il me livre à chapeau ; chapeau m’expédie à paille ; paille me dénonce à paillasson. Quant au sens : annoncé comme livré, jamais reçu. Contactez le SAV.
Lacan avait d’ailleurs un terme pour ce bain sonore où se percutent équivoques et homophonies, frappant le corps avant de consentir à signifier : « lalangue », en un seul bloc, sans filet de sécurité. Ma fille y barbote avec joie. Elle ne demande pas ce que son veut dire : elle le mâche, le recrache et l’entend devenir autre chose. Le mort, c’est moi, adulte assez naïf pour croire que les mots ont mission de conduire quelque part. J’ai réclamé du sens ; on m’a livré un marabout.
Paniqué, j’ai convoqué les mânes d’André Breton et de Philippe Soupault, auteurs des Champs magnétiques, écrits en 1919 et publiés en 1920, vaste entreprise pour laisser courir le langage hors du contrôle de la raison. Une chambre d’enfant les attendait avec un paillasson somnambule, un bulletin marabouté et trois chats syndiqués. Le surréalisme avait forcé les portes de la perception — à tes souhaits, Huxley ! — ; la comptine avait arraché la sonnette.
J’ai prononcé « Breton ». Erreur. Breton, ton, ton, ton. Tombereau, tombereaux, tombereaux, reau, reau, rhotacisme, rhotacisme. Non, stop ! Le poète était happé par son patronyme. J’ai tenté Soupault. Soupault, pault, pault, populiste, populiste, populiste, iste, iste, hystérie, hystérie. Non. NON, J’AI DIT NON. Sauf que toute objection fournit du carburant. Nonobstant, nonobstant, nonobstant, etc., ad nauseam…
Le cadavre exquis avait au moins la décence du pli : chacun écrivait sans voir le reste, et l’accident faisait phrase. Ici, le cadavre est exhibé, secoué trois fois, puis utilisé comme bélier contre le mot suivant. Ce n’est pas de l’écriture automatique : c’est de la rédaction sous escorte, la poésie jetée dans un panier à salade par la police phonétique.
Depuis l’affaire Thélyson Orélien, plus aucune syllabe ne passe d’un mot à l’autre sans que j’exige les brouillons. Roman retiré de la première sélection du Goncourt, soupçons d’intelligence artificielle, accusations, dénégations : le lecteur est devenu douanier de la phrase. J’ai ouvert une enquête. « Chapeau », avez-vous connu « chats » ? « Paillasson », expliquez ce transfert de « paille ». « Somnambule », où étiez-vous quand « son » a disparu ?
Les suspects ont répondu en se reproduisant. J’ai saisi les rimes, placé tintamarre sur écoute, perquisitionné marabout. Sous son boubou : un bout d’ficelle. Au bout : une selle, puis une course, puis un pied. Ce réseau ne connaît ni auteur ni intention, seulement des complices homophones. La blockchain du langage, chaque bloc mouillé de salive.
J’ai constitué un jury avec deux peluches, le babyphone et un lapin qui fait des bruits blancs. Nous avons exclu chapeau pour dépendance à chats, puis paillasson pour recel de paille. À minuit, il ne restait que « trois petits ». Ma fille s’est redressée et a dit : « Encore. » Le jugement venait d’être infirmé en appel.
À 2 h 17, trois chats étaient au pied de mon lit, sauf que je n’ai pas de chats. L’un portait un chapeau de paille. La paille a rampé sur le parquet jusqu’à former un paillasson. Celui-ci s’est levé sans se réveiller, a traversé le couloir en somnambule et glissé sous la porte un bulletin : SON, SON, SON.
Le tintamarre a commencé dans la cuisine. Un marabout consultait le réfrigérateur ; une ficelle étranglait la cafetière ; une selle campait sur le canapé. J’ai couru vers l’entrée, mais le pied-à-terre avait pris l’expression au sérieux : un pied gigantesque occupait le vestibule, planté dans la Terre de Feu couverte de feux follets. La métaphore avait obtenu un permis de construire.
Ma fille dormait. Elle n’avait jamais exigé des mots qu’ils conduisent quelque part. J’avais commis la faute adulte : croire qu’une phrase est un véhicule et le sens sa destination. La comptine est un rond-point dont chaque sortie ramène au rond-point, avec des chats au milieu. Mourre à trois revient à trois petits chats. La fin mord le début et réclame du dessert.
La syllabe pond dans mon crâne
Depuis, je surveille les fins de mots. Pain mène à peinture, turpitude, tudieu, Dieu : on commence à la boulangerie, on finit en crise théologique. J’ai interdit « doudou » : nul ne sait ce qu’est un ouze, c’est ainsi qu’il entre.
On croit les syllabes inertes. Faux. Ce sont des œufs au bout des mots. Répétez-les trois fois et quelque chose fend la coquille. Tin, tin, tin : le tintamarre éclot. La maison bruisse de naissances phonétiques. Même le silence finit par « anse », et l’anse exige une serpillière.
Je note tout pour garder le contrôle. Contrôle, rôle, rôle. Roule, roule, roule. Roulette. Lettre. Lettre d’amour. Mourre à trois. Trois petits chats. Non. Ma fille vient de dire non. Non, non, non.
Nom. Nombre. Ombre. Breton. Ton, ton, ton ? Tombouctou. Tout-à-l’égout. Gourmandise. Dise-selexie. Xylophone… phone, phone. Phonétique ? Tictaquer. Quémander ! Et le plafond se soulève sous les applaudissements d’un jury de paillassons, Breton sort en génie de sa lampe, le marabout exige mes brouillons, les trois chats montent sur le lit, miaulent à tue-tête…
À 18 mois et demi, ma fille avait dit « non ». La comptine avait entendu une proposition de suite.
Crédits photo : Crédits photo : Dyadya_Lyosha CC 0 et garten-gg CC 0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
17 Commentaires
Edco
03/10/2026 à 19:12
EXTRA👏👏👏 Quel talent ....!
Alors , à mon petit niveau , comme c est con....tagieux....je partage 🤭🤭🤭🤭
Sur le même air ( ou intonation..)
🎶 Nicolas, Nicolas, Nicolas....la la
Lapinou, lapinou, lapinou...nounou
Nou nounours, nou nounours, nou nounours nours nours nours
Ours blanc, ours brun, ours blanc blanc blanc
Blanc d' poulet, blanc d' poulet, blanc d' poulet...lait lait
Lait de vache, lait de vache, lait de vache, vache, vache
Vache qui rit, vache qui rit, vache qui rit, rit, rit
Rit aux larmes, rit aux larmes, rit aux larmes, larmes, larmes
Larmes à l' œil, larmes à l'oeil, larmes à l' œil, oeil, oeil
Oeil de boeuf, oeil de boeuf, oeil de boeuf, oeuf, oeuf
Oeuf mollé, oeuf mollé, oeuf mollé , lait lait
Lait d' coco, lait d'coco, lait d' cocorico
Rico gars , Rico gars , Rico gars Gary
Gars gars rit, gars gars rit , gars gars rit , rit , rit
Nicolas, Nicolas, Nicolas Gary ...
Nico là, Nico là a ri .......🤭
🤣🤣🤣🤣🎶
Je précise, sans I A ....for sure ..🤭
Edco
04/10/2026 à 10:35
https://youtu.be/hOwu_P_uXcY?feature=shared
Ah la la , pas triste ..... celle- là non plus .....😱😱😱prédation , cannibalisme, miracle des poissons !!!!! Ça devait être un vendredi.. 🤣🤣🤣🤣🤭🤭🤭🤭
Nicolas Gary - ActuaLitté
04/10/2026 à 14:15
Merci de votre enthousiasme !
Il était un petit navire compte parmi les traumatismes littéraires de mon enfance, et fut la première comptine sur laquelle j'ai déchaîné foudre, vindicte et scepticisme...
https://actualitte.com/article/132749/deraisons/la-comptine-il-etait-un-petit-navire-autopsie-d-un-cannibalisme-parfaitement-evitable
Nicolas (heureux papa, tout de même)
Edco
04/10/2026 à 14:46
Ok , dingue , j avais loupé....l' article !!!!😥 . Merci . Extra!
Oui , je n' en doute pas ! 🙏
Edco
04/10/2026 à 17:00
https://youtu.be/_YqzuE-5RE8?is=9ydOmuicFL-HRUcb
Peux pas m' empêcher d' y penser et partager donc 🤝😉
Organdis
05/10/2026 à 07:11
On a beaucoup de chance de vivre dans un pays où on peut lancer ce genre de débat!!!
Mais l'article était peut être une plaisanterie???
????????
Nicolas Gary - ActuaLitté
05/10/2026 à 07:42
Bonjour
Il ne s'agit pas d'un, mais d'une série d'articles, entamée depuis quelques mois désormais
https://actualitte.com/thematique/81/deraisons
Et en effet, l'exercice ne se prend pas au sérieux... même s'il est sérieusement pratiqué.
Verticane
05/10/2026 à 08:14
Des délices absolus que ces décryptages d’enfantillages façon Romain Gary, j’adore. Merci
MariE
05/10/2026 à 07:25
Chat vit rô
Rôt tenta chat
Chat mit la patte à rô
Rô brûla patte à chat
Chat lâcha rô.
J'eusse préféré que le râté Goncourt ne troublât pas chat
Luna
05/10/2026 à 07:51
Oui le langage se moque des règles, il invente, il chante, il rebondit : a-t-il sa propre volonté ?
Subit-il comme nous la terreur administrative ?
Je n'en doute pas, car à bout de ficelle, selle à cheval, val, val, valse mon valentin ! Comment l'IA pourrait-elle valider autant de non-sens quand il s'agit de liberté !
tiempos futuros
05/10/2026 à 08:15
Exquis. Sans cadavre.
EDOUARD BRASEY
05/10/2026 à 17:09
Excellent moyen pour s'endormir en leurrant le mental qui cherche en vain un sens entre des mots dont l'enchaînement n'est lié qu'à une homophonie de dernière syllabe. Je vous le conseille, à défaut de moutons à compter...
Chambaron
05/10/2026 à 18:48
Délicieux billet, billet de train, train d'enfer, enfer et damnation... « concaténation » !
Car le procédé rhétorique de reprise de la fin d'un mot pour commencer le suivant porte bien ce nom charmant, plus facile à caser que celui d'anadiplose connu des Grecs anciens.
Inutile de rappeler ici tous les exemples d'emploi par les poètes (Du Bellay), les dramaturges (Molière) ou les orateurs. On en trouve des illustrations jusqu'au Moyen Âge avec les « chansons en laisse ».
Edco
05/10/2026 à 21:00
Mais oui , merci de le préciser....
Allez exemple chez Dom Juan
" l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre ; qui s'attache à l'arbre suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l'âme ; l'âme est ce qui donne la vie au corps ; le corps se nourrit de viande ; la viande excite l'appétit ; l'appétit digère le vin ; le vin enivre ; le vin enivré fait tomber l'homme par terre ; l'homme par terre montre le ciel est au-dessus de la terre ; la terre n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence n'est point dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la nécessité ; la nécessité n'a point de loi ; qui n'a point de loi vit en bête brute ; et, par conséquent, vous serez damné à tous les diables. »
...... ça déménage !!!!!!Et .....d' actualité.....ou d' actua..litté...🤭😉
Chambaron
06/10/2026 à 12:13
Du Bellay m'a téléphoné pour se plaindre de ne pas avoir été cité :
« Comme le champ semé en verdure foisonne,
De verdure se hausse en tuyau verdissant,
Du tuyau se hérisse en épi florissant,
D’épi jaunit en grain, que le chaud assaisonne… »
Visiblement, il n'y avait pas encore de canicule ravageuse à son époque. Rien ne dit en revanche si les "souris vertes qui couraient dans l'herbe" laissaient la récolte sur pied...
Edco
06/10/2026 à 12:30
Ah ce Du Bellay...😉 ( ne pas confondre avec du balai....🤭) , il est susceptible....!!!.C'est coquin .....je trouve....son tuyau..🫣.🤔 comme la souris verte d' ailleurs....
Bon , vous l' avez réhabilité....👍
MariE
06/10/2026 à 10:27
Vous m'avez donné envie de réécouter "le Duo des chats" de Rossini, par Nathalie Dessay et Camille...Rossini. Même s'ils ne sont que deux!...On peut miauler en choeur...Essayez avec votre...Minette de dix -huit mois.