Avec La Rédemption, Jean-Noël Orengo revient sur un couple pris dans les bouleversements du XXe siècle : Pierre Drieu la Rochelle et sa première épouse, Colette Jéramec. Derrière l’écrivain collaborationniste et antisémite, le romancier fait réapparaître une femme longtemps restée dans l’ombre, médecin et chercheuse à l’Institut Pasteur, arrêtée avec ses deux enfants en 1943.
Le 02/10/2026 à 18:04 par Hocine Bouhadjera
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02/10/2026 à 18:04
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Il y a, pour Jean-Noël Orengo, une petite ironie de l’histoire à se retrouver parmi les quatre finalistes du 93e prix des Deux Magots. Le premier lauréat, en 1933, fut Raymond Queneau. Georges Ribemont-Dessaignes lui succéda l’année suivante avec Monsieur Jean ou l’Amour absolu. Deux noms liés aux avant-gardes qui ramènent, par des chemins différents, au monde littéraire fréquenté dans sa jeunesse par Pierre Drieu la Rochelle.
« Ces premiers lauréats étaient des connaissances de Drieu. » Avant le fascisme et la Collaboration qui ont durablement fixé son image, l'auteur du Feu follet avait lui aussi fréquenté les milieux dada et les futurs surréalistes, participé au procès fictif de Maurice Barrès en 1921 et côtoyé André Breton ou Louis Aragon.
Mais La Rédemption n’est pas né d’un désir d’écrire un nouveau livre sur le grand et sulfureux écrivain. À l’origine se trouve une autre personne, beaucoup moins connue : Colette Jéramec.
Jean-Noël Orengo connaissait depuis longtemps l’œuvre de Drieu. Il y a une dizaine d’années, une biographie lui fait cependant découvrir quelques lignes consacrées à sa première épouse. « Je n’aurais pas écrit sur lui si je n’avais pas eu connaissance de cette femme inconnue, au fond, qu’était Colette Jéramec. J’ai découvert en très peu de lignes cette figure un peu fantomatique, et notamment trois ou quatre lignes : elle avait été arrêtée en tant que juive avec ses deux enfants en 1943, enfermée à Drancy, et Drieu l’avait sauvée. Ça m’a obsédé. C’est le rapport à la mémoire, c’est-à-dire ce que l’on retient d’un être. »
Comment l’écrivain engagé dans la Collaboration, auteur de textes antisémites, est-il parvenu à faire libérer son ancienne épouse juive et ses deux fils ? Et que faire, romanesquement, d’une contradiction qui ne permet ni de retrancher les écrits de Drieu de son parcours, ni d’effacer ce qu’il accomplit pour Colette ?
L'auteur refuse d’en tirer une biographie à charge ou à décharge. « On a retenu le pire de Drieu, on a raison parce que c’était quelque chose d’essentiel. Mais il y a eu aussi tout cet aspect-là, et je pense que l’écriture a la possibilité d’entrer dans la complexité des êtres. Ce n’est pas un roman biographique sur lui, ce n’est pas une biographie romancée. C’est vraiment le roman d’un couple. »
Un couple qui commence avant la Première Guerre mondiale, lorsque Pierre Drieu la Rochelle, ami d’André Jéramec, rencontre la sœur de celui-ci. Colette est née en 1896 dans une riche famille française d’origine juive, largement assimilée. Elle a été baptisée et découvre seulement à l’adolescence ses origines familiales. Drieu vient, lui, d’une bourgeoisie déclassée, marquée par la faillite de son père. Cette différence sociale traverse leur relation dès ses débuts.
Elle participe directement à son entrée dans la vie littéraire. « Elle a un rôle essentiel, je pense qu’elle a contribué à faire Drieu, vraiment. Déjà par l’argent : c’est un homme qui n’en avait pas. Elle va le financer, elle va le lancer dans les lettres, elle va lui présenter ses premiers amis littéraires importants, André Breton et Louis Aragon. Elle participe aux séances surréalistes, son nom apparaît dans les comptes rendus. Évidemment, on ne sait rien d’elle, on n’a pas le compte rendu de ce qu’elle a pu dire. »
Ce manque de traces devient l’un des sujets du roman : dans les dernières pages de La Rédemption, Jean-Noël Orengo imagine Colette vieillissante regardant ses anciens compagnons entrer les uns après les autres dans l’histoire littéraire, tandis que son propre rôle s’efface. De son mécénat, de ses amitiés et de sa présence auprès de ces artistes, il ne reste que peu de choses.
Sa vie ne se réduit nullement à ce milieu. Colette Jéramec poursuit des études médicales puis travaille à l’Institut Pasteur, dans le laboratoire du bactériologiste René Legroux. D’abord étudiante, puis monitrice de travaux pratiques en microbiologie et assistante, elle travaille notamment sur le botulisme, à ne pas confondre avec l'école philosophique menée par BHL.
Elle poursuit son activité dans plusieurs hôpitaux parisiens et exerce également en cabinet. Le fonds qui lui est consacré à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine conserve des publications scientifiques aux côtés de ses archives familiales et littéraires.
Pierre et Colette se marient en 1917. Ils divorcent en 1921. « Le couple commence presque là », constate l'auteur. « Je pense que leur couple prend consistance là et ils vont se suivre en permanence. Drieu va être sans cesse inquiet pour elle. Et elle aussi va véritablement le suivre. »
Entre eux s’interpose déjà la Première Guerre mondiale. Drieu y est plusieurs fois blessé. Colette, engagée dans des études médicales, est confrontée elle aussi aux corps mutilés. De cette expérience naît l’une des idées fortes du roman, celle des « corps inachevés » : « La question du corps et du texte, le corps qui est texte et le texte qui est corps, ce que j’appelle, moi, la littérature organique, ça me passionne. Tous ces jeunes gens qui meurent ou qui sont blessés : qu’est-ce que peut être un corps inachevé ? Un corps qui n’a pas pu accéder à la maturité, un corps qui s’est arrêté véritablement à cette guerre. »
Chez Drieu, le désir est à la fois très présent et profondément instable. Le rapport aux femmes, la recherche du plaisir, la honte, la peur de l’impuissance reviennent sans cesse.
Le livre suit la transformation de cette génération dans l’entre-deux-guerres : avant-gardes artistiques, bouleversements politiques, fascismes, communisme, antisémitisme. Chez Drieu, l’engagement finit par conduire au fascisme puis à la Collaboration. Le corps intime, si présent dans ses livres et dans sa vie, rencontre alors la politique du corps : les idéologies prétendent à leur tour définir, classer et organiser les individus
Le centre de gravité du livre arrive en avril 1943. Colette, remariée à l’océanographe Paul Tchernia et mère de deux garçons, André et Gil, est arrêtée avec eux à Paris. Tous trois sont internés à Drancy.
Les faits sont établis, mais leur articulation exacte ne l’est plus. L'auteur connaît l’arrestation. Il connaît l’internement. Il connaît l’intervention de Drieu. Il connaît l'issue : Colette et ses fils sont libérés le 25 mai 1943 et ne sont plus inquiétés. Mais le mécanisme précis qui a permis cette libération demeure obscur.
Le roman le dit dès son prologue : « Les faits s’inscrivent toujours dans l’imaginaire qu’ils suscitent. Et cela n’a rien à voir avec l’invention. » Plus loin, au moment de raconter l’arrestation de Colette, le texte prévient encore : « Les sources documentaires ne sont d’aucun secours. »
C’est ici que la méthode de Jean-Noël Orengo apparaît le plus nettement : explorer ce qui aurait pu s’y produire en tenant compte de ce qui est connu. « L’archive est à la fois nécessaire, mais je pense qu’il y a une littérature archiviste qui en fait presque trop. Il y a une logique dans ces faits qui entraîne un imaginaire qui n’est pas simplement de la fantaisie subjective, mais plutôt de l’intuition et de l’empathie, pour essayer de reconstituer ce qui est plausible et vraisemblable. »
Le certificat de baptême de Colette ne pouvait suffire : pour les autorités chargées des persécutions, ses origines primaient. Son activité scientifique à Pasteur pouvait susciter des interventions, mais elle ne constitue pas davantage une explication certaine. Le roman examine les réseaux de Drieu et sa proximité avec certaines personnalités de la Collaboration et de l’occupant allemand. L'hypothèse de l'auteur : la compromission même de Drieu aurait pu lui fournir les relais nécessaires pour agir. « Sa compromission a aussi permis de la sauver, le paradoxe. C’est une hypothèse, je ne dis pas que c’est la réponse. »
D'où La Rédemption, titre du livre ? Ce n’était pourtant pas le premier choisi par Jean-Noël Orengo. Il avait d’abord retenu Le passé n’est jamais mort. Son éditeur, Olivier Nora, le juge trop attendu. Le terme pourrait être trompeur s’il était entendu comme un acquittement de Drieu.
« La rédemption, c’est une notion qui n’est pas définitive, c’est une quête. C’est une quête de pardon qui n’est pas nécessairement aboutie. Donc c’est un chemin qui n’aboutit peut-être jamais, il n’y a peut-être jamais de pardon. Mais il m’a semblé que Colette Jéramec pouvait être une rédemption pour lui - peut-être que, pour lui, il y avait une part de rédemption. »
Cette interrogation passe par l’écart entre les mots et les actes. Il y a un lourd dossier, et ses interventions en faveur de plusieurs personnes, parmi lesquelles Colette et ses fils, ou Jean Paulhan. « Il y a une sorte d’autodestruction par les mots, de suicide littéraire, et en même temps, dans les actes, un contre-pied. Et ça, je trouve ça assez passionnant. D’où La Rédemption. » Le roman ne tranche pas cette contradiction. Il la conserve.
Reste une dernière question : pourquoi retourner aujourd’hui dans les années 1910, 1920, 1930 et 1940 ? Pour Jean-Noël Orengo, la réponse se trouve notamment dans les mots que le présent continue d’emprunter à cette période. « Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est combien ce vocabulaire de l’époque est utilisé : fasciste, antifasciste, parti de l’étranger... Tout ce vocabulaire vient de ces années-là. La difficulté à nommer le présent fait qu’on utilise ce vocabulaire qui est du passé. »
C’est aussi la raison pour laquelle l’auteur refuse de considèrer La Rédemption comme un simple roman historique. « Pour moi, il n’y a pas de roman historique. Il n’y a que de la réminiscence. Il y a une écriture du présent sur le passé. »
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Dans La Rédemption, le passé n’est donc jamais simplement reconstitué. Il remonte par fragments, documents, corps, souvenirs et lacunes. Jean-Noël Orengo préfère laisser ouverte cette part d’inconnu. Une position qui rejoint la phrase de Flaubert qu’il cite : « La bêtise, c’est de conclure. »
Crédits photo : Jean-Noël Orengo devant le café Les Deux Magots, à Paris (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
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Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 02/09/2026
412 pages
Grasset & Fasquelle
24,00 €
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Thor
02/10/2026 à 20:30
Avez vous lu "l'homme à cheval"?
MariE
03/10/2026 à 11:41
Thor, je l'ai lu, pas de trace d'antisémitisme. Je l'avais trouvé en fouinant dans la librairie de livres d'occasion de ma ville. Cette lecture a suscité ma curiosité d'en lire d'autres, c'est un véritable écrivain.
MariE
03/10/2026 à 08:49
On peut être "femme de" et "enfants de" et ignorer les frasques et le cerveau de son époux et père. Comme la famille de Bojarski le faussaire.