Finaliste du 93e prix des Deux Magots avec Choses que je croyais perdues (L’Arbalète/Gallimard), Clémentine Mélois a fait des objets, des souvenirs et de ce qui disparaît la matière de son nouveau livre. Pour ce questionnaire de Proust revisité, l’autrice et artiste revient sur ce qu’elle garderait, ce qu’elle aimerait retrouver et les traces auxquelles elle reste attachée.
Le 01/10/2026 à 18:30 par Hocine Bouhadjera
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D’un caillou ramassé sur la tombe de Georges Perros à son tablier d’imprimeuse, des Beatles à son alliance, se dessine un autoportrait où les objets valent surtout pour les personnes, les lectures et les moments qu’ils retiennent.
L’objet que vous garderiez si vous deviez tout mettre en carton ?
Le petit caillou qui est sur la couverture de mon livre. Je le garderais dans ma poche. Je l’ai ramassé sur la tombe de Georges Perros. C’est une de mes pierres précieuses. Vraiment.
Celui que vous jetteriez sans hésiter ?
Il y en a très peu que je jetterais sans hésiter, justement parce que j’ai commencé à écrire ce livre parce que je ne peux rien jeter. C’est horrible.
Un objet banal auquel vous avez donné beaucoup trop d’importance ?
Un porte-savon en aluminium que j’ai retrouvé dans les ruines d’une maison qui appartenait à mon grand-père. Pour moi, c’était toute l’histoire de ma famille réunie dans quelque chose de tellement moche et tellement dérisoire, a priori, que ça en devenait fascinant. Il était dans ma cuisine. Il était tellement laid et, en même temps, j’y suis infiniment attachée.
Un souvenir que vous aimeriez pouvoir ranger dans une boîte ?
Des moments embarrassants, des boulots dans lesquels je ne me suis pas épanouie, des interactions laborieuses… Jean Echenoz parle, à un moment, de sortir la pelle américaine quand les personnages galèrent dans une conversation. J’aime bien cette idée : il y a des conversations pour lesquelles il faudrait sortir la pelle américaine.
Une chose perdue que vous aimeriez retrouver ?
Un photomaton d’une copine en Joconde. J’avais peint le fond de la Joconde, on l’avait installé dans le photomaton et quatre Jocondes formidables étaient sorties. J’ai perdu ce photomaton. J’adorerais le retrouver.
Une chanson capable de vous ramener instantanément à quelque chose d’important ?
N’importe quelle chanson des Beatles. Quand j’entends A Day in the Life, je repense à mes 14 ans. Ensuite, à l’époque où je préparais le concours des Beaux-Arts et où j’écoutais tout l’album Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band. Puis à mon premier amoureux, avec qui on chantait I Will. Les Beatles m’ont accompagnée toute ma vie.
Un vêtement qui appartient à une ancienne version de vous-même ?
Mon tablier d’imprimeuse. Un tablier d’imprimeur, on le garde pendant des années. Il porte toutes les traces des impressions qu’on a faites. Je faisais de la sérigraphie, de la lithographie, de la gravure. Dans la petite poche, il y avait un compte-fils pour regarder les tailles de gravure. J’étais infiniment attachée à ce vêtement, même s’il ne me sert plus puisque je n’imprime plus. »
Le petit détail que vous remarquez toujours chez quelqu’un ?
Sa bibliothèque.
Une habitude dont vous aimeriez vous débarrasser lors d’un prochain déménagement ?
Ma tendance à accumuler des cailloux. Je les reconnais, mais pas tous. Il y en a un que j’ai pris sur la tombe de Roland Barthes. J’ai aussi ramené, je pense, deux kilos de scories volcaniques du Snæfellsjökull, en Islande, parce que c’est le point d’entrée du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne. »
Je me rends bien compte que c’est compulsif. Mais ces objets sont toujours liés à un moment, à une personne ou à la littérature. J’aime aussi posséder des objets qui viennent des livres. Quand un écrivain parle d’un objet et que je parviens à l’avoir, j’ai l’impression de l’avoir extrait des pages. Ce sont des objets chargés de souvenirs de lecture plutôt que de souvenirs de vie.
Le mot que vous utilisez lorsque vous ne savez pas comment dire au revoir ?
À la prochaine. Au revoir, si on pense qu’on ne verra jamais quelqu’un, c’est triste. À la prochaine, il y a quelque chose d’ouvert.
Une dernière fois dont vous avez compris trop tard qu’elle était la dernière ?
Toute la vie n’est faite que de ça. Je n’ai pas su que c’était la dernière fois que j’attendais le passage de la petite souris. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai attendu le car de ramassage scolaire, ni de la dernière fois où j’ai passé un examen à la fac ou aux Beaux-Arts. Je ne me suis pas dit : c’est la dernière fois.
La plus récente, pour moi, c’est la dernière fois que j’ai vu Marcel Cohen, un écrivain que j’aimais beaucoup et qui est mort cet été. Après coup, je me suis dit : c’était la dernière fois que je le voyais. Je n’en avais aucune conscience. J’ai simplement pris un café avec un ami et un auteur que j’estimais. Je n’ai pas gravé dans le marbre ce qu’il me disait.
Si votre mémoire devait tenir dans un seul objet ?
C’est horrible comme question… Un seul objet qui résumerait toute ma vie ? Mon alliance, peut-être.
Un souvenir dont vous n’êtes plus certaine qu’il soit complètement vrai ?
Il paraît qu’on recompose énormément les souvenirs à partir des photographies. J’ai pourtant une très bonne mémoire et je pense que c’est aussi ce qui me permet d’écrire, notamment pour les enfants : je me souviens de ce que j’éprouvais quand j’étais petite et quand je lisais Jules Verne. J’essaye de reconvoquer cette émotion.
Je ne sais pas dans quelle mesure mes souvenirs d’enfance ont été recomposés a posteriori. Il y en a un que je raconte dans le livre et qui est, pour moi, un vrai souvenir : à l’école maternelle, j’avais cinq ans et j’ai obtenu la “pelle creuseuse”. C’était une sorte de prise de conscience du désir des autres, qui n’est pas forcément désirable. Ça m’a servi toute ma vie, cette histoire. Je ne pense pas que j’aurais pu l’inventer si jeune.
Une histoire que vous pourriez raconter indéfiniment sans vous en lasser ?
Des souvenirs d’enfance. J’ai eu une enfance heureuse, assez originale, et j’en ai raconté des choses dans mon précédent livre. Par exemple, quand on allait en famille au tas d’ordures chercher des trésors. J’aime raconter des anecdotes marrantes. Sinon, raconter une histoire trop longtemps devient vite une prise d’otage.
À LIRE - Clémentine Mélois : “Toute la vie n’est faite que de ruptures successives”
Si vous pouviez récupérer une seule chose que vous avez perdue — un objet, une personne, un lieu, une sensation — laquelle serait-ce ?
Je donnerais un mois de ma vie pour passer encore une heure avec mon père.
Crédits photo : Clémentine Mélois au café Les Deux Magots, à Paris (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
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Contact : hb@actualitte.com
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