James Joyce avait fait entrer l’épopée dans la vie ordinaire, jusqu’à faire tenir une Odyssée entière dans une journée. Clémentine Mélois choisit, elle aussi, de partir de presque rien : un déménagement, une séparation, quelques cartons, un verre à moutarde, un rouleau de Sopalin. Dans Choses que je croyais perdues, finaliste du 93e prix des Deux Magots, l’autrice-artiste fait de « l’infraordinaire » sa matière romanesque.
Assise aux Deux Magots, Clémentine Mélois regarde autour d’elle et retrouve ce qui nourrit son dernier roman : des choses, des endroits, sur lesquels les récits viennent se déposer.
Étudiante aux Beaux-Arts de Paris, rue Bonaparte, à quelques mètres du café, elle passait régulièrement devant sans vraiment oser entrer. « Je trouvais ça extrêmement beau, extrêmement chic », se souvient-elle. Devenir, des années plus tard, finaliste du prix qui porte le nom de l'établissement produit un curieux effet de boucle.
Il y a aussi le palmarès. Le prix des Deux Magots, créé en 1933 en réaction à un Goncourt jugé trop académique, avait distingué pour sa première édition Raymond Queneau et son Chiendent. Clémentine Mélois cite volontiers cette filiation, mais aussi Roland Topor ou, plus récemment, Jean-Pierre Montal. Et puis il y a Saint-Germain-des-Prés, Sartre, Beauvoir, toute cette mythologie littéraire installée autour des tables.
« On a vraiment l'impression de faire partie d'une longue histoire littéraire. Ce qui est toujours le cas, d'ailleurs, quand on écrit : on se raccorde à une famille de pensée. On s'est choisi une famille, disons. Mais là, dans des endroits comme ça, on a l'impression de se raccorder à un moment de l'histoire littéraire. »
L’idée du roman remonte à environ six ans. Avant la rupture et le déménagement qui structurent le récit, il y avait d'abord une interrogation plus intime : pourquoi certains objets prennent-ils une place si considérable dans nos vies ?
« Je me suis aperçue que j'avais un rapport très affectif, peut-être un peu exagéré, aux objets. Où que se pose mon regard chez moi, une histoire jaillissait. Cela peut être une histoire toute récente, parce que je ramène un caillou d'une balade et que ce caillou me rappelle cette promenade. Cela peut être une histoire beaucoup plus ancienne si je prends un objet qui a appartenu à mon grand-père. »
Un paradoxe demeure pourtant : Clémentine Mélois ne se considère pas comme matérialiste. La possession importe finalement moins que la mémoire déposée sur la chose. Elle peut se souvenir très précisément d'un objet sans savoir où elle l'a rangé. « En réalité, peu importe si je les ai ou pas », résume-t-elle.
Dans Choses que je croyais perdues, Émilie doit quitter son appartement après sa séparation avec Tristan. Les déménageurs arrivent le lendemain. Il faut faire vite, remplir les cartons, trier, emballer, mais chaque chose ralentit le geste. Un verre à moutarde Musclor cassé fait remonter un vide-grenier et une promenade où le couple allait déjà mal. Une assiette au filet d'or ramène à la grand-mère. Des verres de bistrot convoquent une ancienne vie de serveuse.
Tout ce qu'elle possède finit par composer, malgré elle, « un portrait en creux » de celle qu'elle est, formule la narratrice elle-même.
Clémentine Mélois cherchait alors une situation qui obligerait son personnage à inventorier ses affaires. Le déménagement s'est imposé assez vite. Le premier scénario, lui, était différent : quelqu'un mourrait et il faudrait vider sa maison. La réalité a interrompu cette piste. Son père, le sculpteur Bernard Mélois, est mort. De cette disparition est né Alors c'est bien, publié en 2024 chez L'Arbalète. « J'ai écrit un livre que je n'avais pas prévu d'écrire, qui était le précédent. Je me suis dit : “On va arrêter avec la mort.” »
Restait une autre forme de disparition : la fin d'un couple. « J'ai choisi de parler d'une séparation amoureuse parce que c'est un moment de rupture, comme un déménagement. À travers les objets, il y a le temps qui passe, ce qui reste de nous, les histoires dont on est fait. Et ce moment de crête existentielle où on se sépare est aussi un moment d'exacerbation des émotions : on est tout à la fois fatigué, en colère, heureux, triste, plein d'espoir. D'un point de vue littéraire, c'est un moment de crise très particulier qui permet de faire jaillir davantage d'histoires. » La séparation, comme secousse qui fait tomber les souvenirs des étagères.
Pour commencer véritablement le livre, trois éléments devaient se rejoindre. « Mon obsession pour les histoires associées aux objets, l'idée d'une séparation amoureuse et d'un déménagement, et le troisième élément, c'était l'adresse. » Cette adresse est un « tu ».
« Tout le livre suit cette conversation qu'elle n'a pas pu avoir avec l'homme dont elle vient de se séparer, qui était très taiseux. Et en même temps, cela permet de suivre les méandres et les digressions, qui sont une forme qui m'intéresse beaucoup : voir ce qui se passe dans la tête quand, d'un seul coup, on passe d'une idée à une autre, qu'on revient sur ses pas et que, malgré tout, on finit par retomber sur ses pattes. »
Le « tu » vise Tristan, mais ouvre aussi une place au lecteur. Pas de contradicteur, pas de version adverse : pendant quelques heures, nous sommes enfermés avec Émilie, son appartement et le mouvement de sa pensée. Les détours font l'intrigue elle-même. À force de fragments, quelque chose finit par apparaître.
Les pages de Choses que je croyais perdues sont par ailleurs ponctuées de coupures anciennes du Dauphiné libéré. Clémentine Mélois aime cette presse régionale qui saisit des scènes sans importance apparente, parfois rendues « étonnamment poétiques et drôles » une fois sorties de leur contexte.
Dans le roman, Émilie devrait utiliser ces journaux pour emballer ses affaires. Elle s’arrête pourtant pour les lire et les découper, comme une manière de retarder le moment du départ.
La figure de Pénélope s’impose alors. Comme elle défait la nuit ce qu’elle a tissé le jour, Émilie tente de suspendre l’échéance. « Le livre est ce moment suspendu entre son ancienne vie et sa vie future », nous explique l'autrice. « Elle emballe des objets chargés d’histoire dans d’autres histoires imprimées », avant que toutes ces strates ne se retrouvent à leur tour enfermées dans un livre.
À mesure que les cartons se remplissent, le couple se recompose à rebours. Et ce qui apparaît n'est qu'une longue incompatibilité que les deux personnages ont appris à ne plus voir. La narratrice est expansive, bavarde, peu sûre d'elle, issue d'un milieu populaire et professeure de gravure, donc attachée au geste et à la matière. Tristan est taiseux, fuyant, issu d'un milieu bourgeois et chef de projet logiciel, dans un univers professionnel dématérialisé.
« J'ai poussé l'opposition entre les deux personnages au maximum. Je voulais vraiment faire une histoire de couple la plus banale possible, foireuse : ça ne marche pas, ça ne pouvait pas marcher, parce qu'en fait ils n'ont rien en commun. J'ai un peu exagéré là-dessus, mais ce qui m'intéressait, c'était aussi de parler des différences entre les individus. »
Dès leur première rencontre, Émilie projette déjà un mariage, une maison, des enfants. Le scénario de comédie romantique précède presque l'histoire réelle.
« Elle s'est raconté des histoires. Il n'y avait rien en commun, elle s'est fait des films. Et le livre parle aussi des histoires qu'on se raconte et de la raison pour laquelle on reste parfois très longtemps dans une situation qui ne nous convient pas. Là, c'est un couple, mais ça peut être un travail, un endroit où on vit, n'importe quelle situation. On voudrait plier le réel pour qu'il corresponde aux histoires qu'on s'est racontées. »
« Si on résume le livre, il n'y a rien », plaisante Clémentine Mélois. Une femme déménage. Elle retrouve des verres à moutarde, des pots, des assiettes, du Sopalin. L'autrice revendique sur ce point une filiation avec Georges Perec et son Infra-ordinaire.
« Je suis très péréquienne de ce point de vue-là. Il dit qu'on ne parle que des événements spectaculaires, alors que ce qui l'intéresse, c'est l'infraordinaire, ce qui dit davantage de notre humanité commune. Moi, quand je lis un livre et que je vois une petite habitude et que je me dis : “Mais moi aussi, je fais ça”, il y a quelque chose de l'ordre d'une rencontre très forte. C'est ce que j'essaie de faire dans mes livres. »
Elle cite également Henri Calet et Georges Perros. Le titre Choses que je croyais perdues vient d'ailleurs d'un vers d'Une vie ordinaire, le long poème autobiographique publié par Georges Perros en 1967.
Une vie minuscule, mais certainement pas une matière minuscule. L'amour, la perte, la peur du temps, le sentiment d'avoir raté quelque chose, l'espoir de recommencer... passent par des objets qui coûtaient parfois deux euros.
Le livre reste pourtant loin du tombeau mélancolique : une boule à neige côtoie Britney Spears, les Tupperware sans couvercle prennent leur indépendance, le Sopalin finit par résumer plusieurs millénaires de civilisation.
« C'est ma façon de penser. J'écris avec ma voix et je ne peux pas faire sans humour, parce que c'est une façon de mettre à distance l'esprit de sérieux et les grands sentiments. Si on parle de deuil, de moments de passage, du temps qui passe, de ce qui reste de nous, de la mort, autant le faire avec le plus de légèreté possible. »
Cette légèreté interdit aussi de transformer la rupture en catastrophe définitive. Ni la narratrice ni Tristan ne semblaient réellement heureux ensemble. Le départ referme quelque chose, mais ouvre également un espace. « Ce n'est pas une nostalgie. On fait le récit de ce qu'on a vécu et il y a une sorte d'expectative : vers quoi est-ce qu'on va maintenant ? »
Le mot mérite qu'on s'y arrête, d'autant que ce mot a pu être associé à son livre. Elle est formelle : « Je suis quelqu'un qui n'a pas de nostalgie. Ce terme est revenu assez souvent, avec ironie. Je n'ai pas d'ironie non plus, il me semble. » Se souvenir n'est pas, chez elle, regretter. « Des choses ont eu lieu, on en prend acte, on en fait le récit. Les souvenirs moins bons, on essaye de ne plus y penser. »
Clémentine Mélois revendique une mémoire vive, attentive aux détails, mais refuse l’idée que se souvenir empêche d’avancer ou de rester disponible à ce qui vient. Elle relie cette disposition à sa formation d'artiste : créer suppose de recommencer, d'avancer, de reprendre ce qui a raté plutôt que de demeurer fixé sur ce qui a disparu. La mémoire, non comme un refuge, mais comme matière à transformer, en somme.
En définitive, pour Clémentine Mélois, les séparations et les deuils ne sont que les formes les plus visibles d'un phénomène beaucoup plus vaste. « Toute la vie n'est faite que de ça », dit-elle lorsqu'on l'interroge sur les dernières fois.
Un deuil, une rupture ou un divorce se présentent frontalement : on sait que quelque chose s'achève. « Mais tout le reste de la vie n'est fait que de ruptures successives qu'on ne voit pas. » L'enfance se termine sans cérémonie, tout comme certaines habitudes, certains lieux ou certaines relations : nous ne savons presque jamais, sur le moment, que nous faisons quelque chose pour la dernière fois, constate-t-elle.
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Les objets, dans le roman, signalent après coup ce que nous n'avons pas su regarder lorsqu'il était encore présent.
Le verdict du prix des Deux Magots 2026 tombera le 5 octobre, lorsque le jury choisira son lauréat parmi les quatre auteurs encore en compétition.
Crédits photo : Clémentine Mélois (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - Les Deux Magots 2026 : une 93e édition entre tradition, indépendance et débat sur l’IA
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 20/08/2026
176 pages
Editions Gallimard
19,00 €
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