Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? Une question qui a conduit Lucie Rico jusqu’à la finale du prix des Deux Magots 2026. Dans ce troisième roman publié chez P.O.L, une phrase inachevée ouvre une enquête sur un souvenir d’enfance, entre le baroque du giallo, reconstitution comme les vrais enquêteurs judiciaires, et mémoire familiale.
La sélection du prix l’a conduite, pour la première fois, à entrer aux Deux Magots. Perpignanaise installée une partie de l’année à Paris, Lucie Rico a vécu du côté de Saint-Sulpice, à quelques pas du café, sans jamais vraiment en franchir la porte : « Je le regardais beaucoup, à la Pérec. J’aime bien regarder les cafés, mais je n’y entrais pas forcément. C’était un rapport extérieur. »
L’histoire littéraire attachée au lieu lui est en revanche familière. « J’adore les listes de lauréats parce que ça me rappelle à chaque fois plein d’auteurs. Quand je regarde la liste, il y a toute une histoire littéraire qui s’inscrit et ça me donne plein d’idées de lecture. Je regarde aussi les jurys qui ont choisi. Ce n’est pas tellement une personne en particulier qui m’intéresse, mais tous ces noms et l’écosystème qu’ils créent ensemble. »
Avant Jennifer, il y avait Dario Argento, un des maîtres du giallo. « Je suis très fan de ce genre. J’écrivais un roman qui avait pour projet d’adapter Profondo Rosso, un des films les plus célèbres du cinéaste. J’ai lu plusieurs livres sur le giallo et surtout je m’interrogeais sur la manière dont ce langage outrancier dans l’image pouvait être traduit en littérature. Tout ce qui est artificiel dans le giallo me passionne : on crée une histoire avec des éléments complètement artificiels pour suggérer la fiction. Je me demandais comment, en littérature, on pouvait travailler cela en termes de langage. »
Le projet restera inachevé, le titre, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, attendra son heure. « Ce sont des questions tellement abyssales que je ne l’ai pas terminé. Et quand j’ai eu l’idée de ce livre, quand j’ai su que je voulais travailler à partir de l’amnésie traumatique, à partir d’un vide, ce titre de mon ancien projet m’est revenu. Il a finalement donné une forme au livre. »
Le titre du roman reprend celui du giallo de Giuliano Carnimeo, Perché quelle strane gocce di sangue sul corpo di Jennifer?, sorti en 1972, et Lucie Rico déplace plusieurs ressorts du genre qu'elle affectionne tant : une image arrêtée, du sang qui devient un indice, des couleurs très présentes, une scène rejouée jusqu’à l’obsession, un décor à reconstituer et une enquête dont chaque élément visuel peut cacher autre chose.
Le roman s’ouvre sur un incident minuscule. Jennifer travaille sur son ordinateur lorsque la touche point de son clavier cesse de répondre. Elle gagne sa vie en retranscrivant des réunions, notamment autour de plans de licenciement, et ne peut donc simplement renoncer à ponctuer. Elle commence par aller chercher ses points ailleurs, sur Google, puis les copie-colle dans son texte. Jusqu’au moment où elle abandonne.
Elle décide d’écrire « des choses qui n’avaient pas de fin ». La défaillance informatique devient la première manifestation d’un problème beaucoup plus vaste. Quelque chose, en elle aussi, refuse de se terminer.
Lucie Rico n’a pas construit ce roman selon sa méthode habituelle : « Pour la première fois, j’ai laissé dérouler le fil de manière très spontanée. À partir du moment où j’ai eu ma première phrase, la touche point du clavier qui ne marchait plus, c’est un fil que j’ai suivi de manière très forte. Je ne me suis pas arrêtée, j’écrivais jour et nuit pour aller jusqu’au bout du livre, sans revenir en arrière. »
Elle avait jusque-là l’habitude d’écrire « en puzzle », en avançant d’un fragment à l’autre selon une architecture déjà très précise. « Là, je savais où ça se terminait, mais je me racontais l’histoire au fur et à mesure. »
Une phrase revient à Jennifer, détachée de tout contexte précis : enfant, devant Autant en emporte le vent, elle voit Vivien Leigh et Clark Gable sur le point de s’embrasser lorsque quelqu’un appuie sur pause. La phrase s’arrête alors sur un simple « et ». Impossible d’accéder à la suite.
Pour Lucie Rico, cette impossibilité touche directement à la manière dont les souvenirs se forment et se transforment. « Ce qui m’intéressait dans la mémoire, c’est que c’est quelque chose d’informe. Quand on s’intéresse à la manière dont elle fonctionne, elle ressemble à la fois à une boîte qui semble avoir tout enregistré, comme une bobine de film, et en même temps c’est beaucoup plus étrange : dès qu’on se souvient de quelque chose, on réécrase la version d’avant. »
Le langage devient alors le seul moyen d’approcher ce qui n’a aucune matérialité. « Je me suis intéressée à la manière dont on dit les souvenirs, dont on dit la mémoire. C’est quelque chose qui n’est pas tangible, mais qui a un lien avec les mots, avec la syntaxe, avec la manière dont on articule. Et c’est ce après quoi la narratrice court tout au long du livre. »
Jennifer découvre que le souvenir se construit aussi dans ce que la famille répète, déforme, corrige ou préfère laisser de côté. Peu à peu, son enquête se heurte au récit collectif. « On pense que la mémoire est quelque chose d’individuel, peut-être une des choses les plus privées qu’on puisse avoir. Alors qu’en fait, la mémoire est aussi quelque chose qui appartient au groupe et, notamment dans mon livre, à la famille. Elle raconte tellement de récits que ça crée une fiction par-dessus la mémoire. »
Lucie Rico prend un exemple qui parlera à beaucoup : « À chaque Noël ou à chaque anniversaire, on raconte : “Tu te souviens, à six ans, quand tu es tombé de la table ?” Et finalement, même si ça ne s’est pas passé exactement comme ça, c’est quelque chose qui existe dans la mythologie. C’est aussi un roman sur la capacité qu’a le langage à créer des fictions familiales, et des fictions tout court. »
Dans la famille de Jennifer, « ce qui avait été brutal devenait anecdotique », « ce qui avait été humiliant devenait drôle » et « l’insupportable devenait un quiproquo ». À force de « tu te trompes », de « ce n’était pas exactement comme ça » ou de « tu exagères », la réalité se déplace.
L’autrice raconte avoir elle-même retrouvé, plus de 20 ans après, le souvenir d’un événement grave de son enfance qu’elle avait oublié. « Ce qui m’a perturbée, en dehors de ce que représentait ce souvenir en lui-même, c’est que je ne pouvais plus complètement me faire confiance à moi-même. Et en tant que romancière, c’est très embêtant parce que ce qui tient un livre, c’est aussi le point de vue, la manière de raconter. Là, c’est comme si moi, dans ma capacité à mettre le monde en forme, j’étais devenue une narratrice non fiable. »
L’expression appartient habituellement au vocabulaire de la fiction, elle devient ici une expérience intime. « C’est marrant parce que c’est quelque chose qui m’avait toujours intéressée, les narrateurs non fiables dans la fiction. Et là, c’est vraiment ce qui m’arrivait : perdre foi à la fois dans le langage et dans ma capacité à raconter une version fiable du monde. »
Pour préparer le roman, Lucie Rico a lu plusieurs ouvrages, notamment ceux de Muriel Salmona, et s’est intéressée à l’amnésie comme aux neurosciences. Elle a toutefois choisi de limiter cette documentation pour préserver son approche sensible : « Tout passe par des objets, par de petites choses : la touche point qui ne répond plus, les cassettes VHS qu’on va retrouver, le papier peint qu’on cherche. C’était important de rester dans une expérience très sensible. J’écris une fiction, donc je voulais pouvoir inventer. Mais je l’ai quand même fait relire à des gens qui avaient étudié comment fonctionnait la mémoire, pour vérifier que je ne disais pas de bêtises. »
À mesure que la phrase de Jennifer s’allonge, de nouveaux fragments apparaissent : une petite blessure au pied fait ainsi surgir une image supplémentaire. Du sang sur le papier peint, puis du sang sur son pull. Le souvenir devient plus inquiétant sans devenir plus clair. Jennifer ignore même la place qu’elle y occupait : victime, responsable, témoin, plusieurs de ces choses à la fois ?
Pour donner une forme romanesque à cette absence, Lucie Rico s’est tournée vers un procédé emprunté à l’enquête judiciaire : la reconstitution.
« Je pense que je portais ce roman depuis très longtemps sans arriver à lui trouver une forme, parce que trouver une forme à un vide, ce n’est pas facile. À un moment, j’ai réfléchi à la reconstitution et notamment à la manière dont, dans les enquêtes judiciaires, elle permet parfois aux policiers d’obtenir des aveux ou de faire répéter à quelqu’un un geste alors même qu’il a nié pendant des années avoir fait quelque chose. Tout à coup, être dans le décor le réactive. Il refait le même geste et se dévoile par quelque chose de tangible. Ça me fascinait. »
La reconstitution offre alors le cadre dont elle avait besoin pour écrire. « Je ne peux me lancer dans l’écriture que quand j’ai une forme. C’est un peu comme sauter en parachute. J’ai besoin de quelque chose qui me retienne, qui m’assure quand je pars aussi loin dans l’écriture, parce que c’est quand même une sacrée apnée. »
Jennifer va tenter de reconstruire son souvenir d’enfance à Perpignan, un choix tout sauf anodin. Lucie Rico y est née et, malgré les années passées à Paris, la ville continue de s’imposer dans son imaginaire. « C'est ma terre de fiction, même pour les films que j'écris. Est-ce que c’est parce que, quand on a grandi quelque part, l’imaginaire reste bloqué là-bas ? Je crois qu’il y a beaucoup de romanciers dans ce cas. »
Avec Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, la ville est enfin explicitement nommée. « J’avais associé la fiction au fait qu’il n’y ait pas trop de référents réels. Là, je suis allée vers un choix complètement différent : pouvoir dire “c’est Perpignan” et faire aussi de la ville un référent de la fiction, un personnage. »
Dans GPS, son précédent roman, Lucie Rico s’intéressait déjà à la place des technologies dans notre quotidien. Dans ce nouveau roman, elles deviennent des relais de la mémoire : ordinateur, fonction « pause », VHS.
« J’ai commencé non pas à écrire sur des carnets, mais dans des cafés avec mon ordinateur. Il y a quelque chose du langage de l’ordinateur, des nouvelles technologies, qui est très présent dans notre langage sans qu’on l’interroge. Juste avant d’écrire GPS, j’ai découvert ce que voulait dire GPS. Je ne me l’étais jamais demandé, alors que c’est un terme qu’on utilise tous les jours. »
Le support lui-même modifie l’expérience. « Ce n’est pas pareil de regarder un film en VHS, au cinéma ou en DVD. Dans mon écriture, je crois que j’interroge tous ces langages transmis par les technologies et que j’essaie de les repenser avec mon outil à moi, qui est la langue, pour voir comment on peut les revitaliser avec la langue romanesque. »
Au bout de l’enquête, une idée s’impose : reconstituer n’est jamais reproduire. « Je pense que dire quelque chose, c’est déjà le transformer. Pour la mémoire, c’est la même chose. Trouver une forme pour dire les choses ou raconter un souvenir, c’est se le réapproprier aussi. C’est à la fois le perdre en tant qu’expérience sensible et, en même temps, se le réapproprier. »
Jennifer, elle, voudrait retrouver la scène exactement telle qu’elle s’est produite. « Elle croit vouloir retrouver le souvenir tel quel. J’avais à cœur que ce qu’elle trouve soit autre chose. Elle n’est pas complètement le bec dans l’eau, mais ce qu’elle trouve, ce n’est pas le souvenir intact. On ne pourra jamais y avoir accès. »
Autant en emporte le vent, ce classique du cinéma américain, fournit à Lucie Rico l’image la plus précise de cette différence. « Le film, on peut le retrouver tel quel parce qu’il est monté, qu’il a été projeté, envoyé à des millions d’exemplaires. Tout le monde a le film, la même version. Mais la séance, on n’en a pas l’archive. Je crois que c’est la même chose pour la mémoire. On peut retrouver quelque chose, des faits, une certitude, mais c’est toujours une réception particulière. »
À LIRE - “Avons fait l’impossible, mais avions rêvé davantage”
Malgré tout ce que Jennifer traverse, pour Lucie Rico, « c’est un happy end, dans le sens où ce qu’elle a trouvé est plus précieux que de retrouver un souvenir en soi. Elle a trouvé une version dans laquelle elle se sent confortable, habitée. »
Verdict le 5 octobre : le dernier vote du prix des Deux Magots 2026 départagera les quatre finalistes.
Crédits photo : Lucie Rico devant le café des Deux Magots (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - Les Deux Magots 2026 : une 93e édition entre tradition, indépendance et débat sur l’IA
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Commenter cet article