À Yian, tout le monde sait. Surtout avant de savoir. Ali Yahi a tiré dans le genou de Federico au Cosmos et, aussitôt, l’événement confirme toutes les rumeurs qui le précédaient. Nassim Kezoui ouvre Agrégat — Face A dans ce cercle parfait de la mauvaise foi collective : « Ce qui doit arriver arrive. » Dès lors, chaque fait devient une preuve, chaque commentaire un verdict, chaque écran une chambre d’écho. Le roman s’installe dans ce bruit et entreprend d’en démonter les ressorts.
Ali est le centre apparent, mais rien ne le reste longtemps. Autour de lui : Nouha, Abdallah, Moustapha, Jeanne, Éric, les voisins, les policiers, les clients du Cosmos, les notables de Yian, les réseaux sociaux et l’application Abracadabra. Les récits se croisent, se parasitent, se corrigent, s’inventent. Le narrateur lui-même participe au désordre, avec ses parenthèses, ses rectifications, ses plaisanteries et ses faux airs de rapporteur impartial. « Le centre et la périphérie. » Toute la mécanique du livre tient peut-être dans cette formule : qui décide de ce qui compte, de celui qu’on regarde, de celui qu’on tient pour suspect avant même qu’il agisse ?
Kezoui écrit par saturation. Une phrase ouvre une digression, qui en appelle une autre, puis une référence musicale, une anecdote, un souvenir, un détail absurde ; pourtant le fil revient toujours. Cette dépense d’énergie donne au récit son rythme propre. Le comique n’adoucit pas la violence sociale : il la rend plus visible. Ainsi, après le tir d’Ali, « Le coup de feu porté par Ali Yahi constituait une infraction rassurante à l’ordre des choses. » Formule terrible sous son ironie : l’incident choque moins qu’il ne rassure ceux qui avaient déjà choisi leur coupable.
Abracadabra pousse cette logique dans le numérique. L’application manipule des images, fabrique des variantes, mélange informations et inventions, transforme la vie locale en spectacle. Les habitants s’en indignent autant qu’ils s’en nourrissent. Le livre saisit très bien cette confusion entre exposition, surveillance et divertissement. Une phrase suffit : « On ne surfait pas. On coulait. » Ici, le réseau n’est plus un outil : c’est un milieu dans lequel chacun finit par perdre pied.
La grande force d’Agrégat tient à ce foisonnement, mais c’est aussi son risque. Les détours sont nombreux, certaines boucles comiques se prolongent au-delà de leur effet, les références culturelles peuvent momentanément éclipser la trajectoire principale. Le lecteur qui attend une progression rectiligne devra accepter le débordement. Mais cette dispersion n’est pas gratuite : elle reproduit un monde où personne n’existe indépendamment des discours produits sur lui.
Sous la satire, quelque chose de plus tendre apparaît : des familles mal ajustées, des fidélités bricolées, des adolescents qui inventent une musique pour échapper aux récits des adultes. Kezoui ne cherche pas à nettoyer le chaos. Il l’agrège, comme son titre l’annonce, jusqu’à faire entendre dans le vacarme une possibilité de lien. Face A possède ainsi l’énergie des romans qui débordent leur intrigue : trop plein, parfois, mais vivant jusque dans ses excès.
Publiée le
29/09/2026 à 13:30
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Paru le 03/09/2026
456 pages
Les Editions du Panseur
22,90 €
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