Les Bateaux d'argile

Constantia Sotiriou

Dans Les Bateaux d’argile, Constantia Sotiriou fait remonter à la surface ce que l’île a enfoui, en mêlant histoire collective, voix populaire, mythes et blessures familiales. Le récit commence presque au commencement du monde, lorsque l’homme apprend à tirer les métaux du sol. Puis Dieu se retire : « Dieu, lui, prit le septième jour pour se reposer ». Le reste, semble dire la vieille voix qui raconte, les humains s’en sont chargés.

Au cœur du livre, un lac rouge. En 2019, on y cherche des travailleuses étrangères assassinées. Depuis sa maison, une vieille Chypriote suit les recherches, écoute la télévision, questionne Lani, l’employée philippine qui vit auprès d’elle. Mais chaque image du présent rouvre une galerie plus ancienne : celle où son mari Nikolis descendait travailler, avalant une poussière que personne ne voulait voir. « la poussière était pleine de silice ». Le métal qui faisait vivre devient matière de mort ; le paysage conserve la violence économique jusque dans sa couleur.

Sotiriou ne superpose pourtant pas mécaniquement les époques. Elle les laisse se répondre par la parole. La narratrice revient, digresse, se contredit, juge, se reprend, s’attendrit, s’agace. Cette oralité donne au roman sa force : une conscience parle avant d’avoir mis de l’ordre dans ce qu’elle pense. Elle peut aimer Lani tout en répétant les préjugés d’un monde qui maintient les travailleuses migrantes à distance. Lorsqu’elle évoque les disparues et l’inaction des autorités, une phrase tranche : « elle ne s’est jamais intéressée à aucune d’entre elles ». La violence n’a pas besoin d’être davantage soulignée.

Le texte repose sur ces strates : colonisation britannique, travail minier, silicose, pauvreté, migrations contemporaines, rapports de classe, mémoire des femmes. À cela s’ajoutent chants, légendes, figures antiques et croyances populaires. Les disparus ne cessent de revenir parce que le livre refuse de les tenir à leur place. « les morts ne quittent jamais les vivants, ils restent à les hanter nuit et jour ». Le motif pourrait devenir pesant ; il demeure vivant grâce à une prose torrentielle, traversée d’humour, de mauvaise foi, de tendresse et de colère.

Cette profusion a aussi son revers. Les reprises sont nombreuses, parfois insistantes, et les correspondances entre anciennes exploitations et vulnérabilités présentes apparaissent par moments très construites. Le récit assume toutefois cette insistance comme une mémoire qui radote parce qu’elle n’a jamais été entendue. Nicolas Pallier restitue en français ce mouvement parlé, ses inflexions, sa manière d’avancer en tournant autour du même noyau.

Les Bateaux d’argile ne transforme pas les crimes en suspense. Il déplace l’attention vers ceux qui regardent, ceux qui se taisent, ceux dont la disparition n’a pas déclenché assez tôt l’inquiétude. Le lac rouge devient moins un décor qu’un dépôt de l’Histoire. Et lorsqu’il restitue enfin ce qu’on lui avait confié, c’est toute une société qui se découvre dans son reflet.

 

 

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
29/09/2026 à 08:30

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Les Bateaux d'argile

Constantia Sotiriou trad. Nicolas Pallier

Paru le 03/09/2026

144 pages

Editions Héloïse d'Ormesson

20,00 €