Le 30 septembre, l’ONU célèbre la Journée internationale de la traduction. L’occasion de rappeler qu’en littérature, un mot de travers peut envoyer une expédition sur le mauvais continent, transformer Jésus en plante urticante ou rendre une civilisation extraterrestre dépendante à une voix. De Jules Verne à R. F. Kuang, sept livres où comprendre l’autre relève moins du confort que de la survie — avec, parfois, des résultats franchement discutables.
Le 28/09/2026 à 12:22 par Nicolas Gary
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28/09/2026 à 12:22
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Depuis 2017, le 30 septembre est officiellement la « Journée internationale de la traduction », consacrée par les Nations unies. L’Assemblée générale l’a instituée par sa résolution 71/288, adoptée le 24 mai 2017, pour souligner le rôle des professionnels des langues dans le dialogue entre les sociétés. La date correspond à la fête de saint Jérôme, traditionnellement considéré comme le patron des traducteurs.
La littérature, elle, sait depuis longtemps que tout cela peut très mal tourner. Message incomplet, langue inconnue, accent calamiteux, cryptogramme récalcitrant : il suffit parfois de quelques lettres pour déplacer un continent. Attention, nécessairement, à quelques spoilers.
Chez Jules Verne, tout commence par une bouteille découverte dans l’estomac d’un requin. À l’intérieur, trois exemplaires partiellement détruits d’un même appel au secours : l’un en anglais, le deuxième en allemand, le troisième en français.
Dans le chapitre justement intitulé « Les trois documents », Glenarvan et ses compagnons rapprochent les fragments préservés, traduisent ce qui peut l’être et remplissent les blancs. C’est là que les ennuis commencent : chaque morceau autorise plusieurs lectures, et ces interprétations successives entraînent l’expédition d’une piste géographique à l’autre. À la fin du roman, Harry Grant révèle que les trois textes étaient bien identiques, à un nom près.
Ce n’est donc pas exactement une mauvaise traduction. C’est peut-être pire : une bonne traduction pratiquée sur des phrases auxquelles la mer a retiré précisément ce qu’il fallait pour rendre leur sens dangereux.
Dans The Poisonwood Bible, publié en français sous le titre Les Yeux dans les arbres, Barbara Kingsolver envoie en 1959 le pasteur baptiste Nathan Price et sa famille dans le Congo belge. Guillemette Belleteste en signe la traduction française.
Nathan veut prêcher en kikongo. Encore faudrait-il savoir le prononcer. Il répète ainsi à ses fidèles que Jésus est bangala, avec l’intention d’expliquer qu’il est précieux. Prononcé comme il le fait, le mot renvoie cependant au poisonwood, un arbre dont le contact provoque des démangeaisons.
Le roman fait de ce glissement linguistique l’un des signes les plus cruels de son aveuglement : Nathan parle, mais n’écoute jamais assez pour comprendre que son auditoire entend autre chose. Un interprète n’aurait probablement pas sauvé toute la famille Price. Il aurait au moins évité à Jésus une reconversion botanique.
Avec Légationville, traduction par Nathalie Mège d’Embassytown de China Miéville, la communication n’est plus un outil de l’intrigue : elle en constitue presque toute l’infrastructure.
Sur Ariéka, les Hôtes parlent avec deux organes vocaux simultanément. Leur Langue ignore le mensonge et la métaphore. Pour se faire comprendre, les humains ont donc créé les Légats, des paires élevées et appareillées pour produire ensemble les deux composantes d’une même parole. La notice de la BnF résume ce dispositif : sans ces médiateurs, les deux populations ne peuvent pratiquement pas dialoguer.
Puis arrive EzRa, nouveau binôme dont la parole produit sur les Hôtes un effet imprévu : ils en deviennent dépendants. Leur société commence à se désagréger à mesure que cette voix agit comme une drogue. Le problème n’est plus de traduire correctement, mais de découvrir qu’une traduction parfaitement audible peut elle-même devenir toxique.
Rydra Wong est poétesse, linguiste et capitaine de vaisseau. En pleine guerre interstellaire, les autorités lui demandent de déchiffrer Babel-17, que l’Alliance prend d’abord pour un code employé lors d’opérations de sabotage.
Elle comprend qu’il s’agit en réalité d’une langue. Et chez Samuel R. Delany, les langues ne se contentent pas de nommer le monde : elles participent à la manière dont leurs locuteurs le perçoivent. À mesure que Babel-17 est maîtrisé, il transforme les schémas de pensée et peut faire de celui qui le parle un instrument involontaire de l’ennemi. La Science Fiction Encyclopedia rattache explicitement le roman à l’hypothèse selon laquelle la langue contribue à façonner notre perception du réel.
Publié en 1966 et récompensé par le prix Nebula, Babel-17 est disponible en français dans la traduction de Mimi Perrin.Ici, mieux vaut parfois commander un dictionnaire avant d’apprendre le vocabulaire.
Pas de traduction défectueuse cette fois, mais un déchiffrement beaucoup trop réussi. Le professeur Lidenbrock découvre un cryptogramme attribué à l’alchimiste islandais Arne Saknussemm. Il devine que le texte cache du latin, sans réussir à remettre les lettres dans le bon ordre. Axel découvre finalement la clé : la phrase doit être lue à rebours.
Apparaît alors l’instruction permettant d’atteindre le centre de la Terre en passant par le cratère du Sneffels. Lidenbrock n’a plus qu’une idée : partir. Axel, qui comprend immédiatement que cette traduction pourrait avoir des conséquences désagréables pour son espérance de vie, aurait sans doute gagné à déclarer le document absolument indéchiffrable. Pour une fois, l’incompétence linguistique aurait constitué une excellente mesure de sécurité.
Douglas Adams règle le problème des langues extraterrestres avec l’une des créatures les plus utiles de la science-fiction : le poisson Babel.
Glissé dans l’oreille, ce petit animal permet de comprendre instantanément tout ce qui est dit, quelle que soit la langue employée. Arthur Dent dispose donc du traducteur universel dont rêvent les voyageurs depuis des millénaires. Problème : selon le Guide, en supprimant les barrières de communication entre peuples et cultures, le poisson Babel a provoqué davantage de guerres sanglantes que presque tout le reste de la Création.
Autrement dit : pendant des siècles, l’humanité a attribué ses conflits au fait que les peuples ne se comprenaient pas. Douglas Adams suggère charitablement qu’ils pourraient fort bien se détester davantage une fois les sous-titres activés.
Le roman est traduit en français par Jean Bonnefoy, a-t-on “ouïes”-dire (hem...)
R. F. Kuang pousse enfin l’idée dans la direction opposée. Dans Babel, traduit en français par Michel Pagel, l’Empire britannique alternatif du XIXe siècle repose en grande partie sur une technologie magique : l’argentogravure.
Son principe consiste à inscrire sur des barres d’argent deux mots de langues différentes dont les significations se rapprochent sans jamais parfaitement coïncider. C’est précisément l’écart entre les deux — ce qui disparaît, se déforme ou résiste au passage d’une langue à l’autre — qui produit l’effet magique. Cette énergie alimente machines, infrastructures et puissance impériale.
Le traducteur idéal ne serait donc plus celui qui élimine l’écart, mais celui qui sait exactement où il se cache. Et dans le monde imaginé par Kuang, les langues deviennent par conséquent une ressource à exploiter, leurs locuteurs avec elles.
Après sept livres, la leçon restera modeste : se comprendre évite parfois de traverser la planète pour rien, empêche de transformer le Christ en végétal irritant et peut sauver quelques civilisations. Mais la littérature ajoute une petite réserve professionnelle : traduire parfaitement n’a jamais garanti que les humains — ou les extraterrestres — feraient bon usage de ce qu’ils venaient enfin de comprendre.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
DOSSIER - Listes en folie : des bibliothèques de lectures, à la renverse
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 18/01/2005
925 pages
LGF/Le Livre de Poche
9,90 €
Paru le 05/11/2025
592 pages
Albin Michel
24,90 €
Paru le 08/10/2015
500 pages
Fleuve Noir
21,90 €
Paru le 07/06/2023
304 pages
Mnémos éditions
20,00 €
Paru le 26/08/2022
464 pages
Editions Gallimard
5,90 €
Paru le 11/03/2010
273 pages
Editions Gallimard
9,20 €
Paru le 09/11/2023
768 pages
De Saxus
22,90 €
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Edco
28/09/2026 à 14:56
Oui j adore 👏
Mais on parlera de journée de la trIAduction .... désormais 😭🫣
MariE
29/09/2026 à 08:21
Babel? On peut préférer cent fois Assimil, irremplaçable pour apprendre et parler "germain"...C'est du passé déjà , car l' ia peut obliger des traducteurs à la reconversion... Alors, l'utilité de cette journée "internationale"? De quelle langue usera- t-on ?