Un chevreuil dans les jumelles, une colline grise, un vétérinaire qui retient son souffle. Puis quelque chose déraille. Pierre-Olivier Capéran installe Les Hallucinés sur ce léger défaut du réel, presque rien d’abord, avant d’élargir progressivement la fissure. Dans le prologue, à Abidjan, un soldat se réveille avec des souvenirs brouillés : « Il se souvenait d’avoir été heureux. Et puis, brusquement, il ne l’avait plus été. » Le ton est donné : des faits concrets, des perceptions altérées, une menace qui refuse encore de porter un nom.
Dans le Morvan, Martin Reinhard vient de reprendre un cabinet vétérinaire à Château-Chinon. Fatigué, isolé, encore encombré par sa séparation, il observe un matin des chevreuils près de chez lui. La scène pourrait rester paisible. « Puis il comprit. » Quelques mots suffisent à briser l’équilibre : « Le bosquet de hêtres, l’herbe du pâturage et presque toute la partie droite de son champ de vision avaient viré au bleu. » À partir de cette tache, le récit se met à contaminer tout ce qu’il touche.
Capéran avance par montage. Le Morvan, l’Afrique de l’Ouest, les militaires, une enquête de gendarmerie, une journaliste, des événements dont les liens ne deviennent perceptibles que par étapes : chaque déplacement relance la lecture. Les lieux sont décrits avec précision, les gestes aussi. Cette matérialité donne du poids à l’étrange. Le fantastique apparent ne flotte jamais hors sol ; il surgit dans des maisons, sur des routes, dans des cabinets, des casernes ou des écrans.
HUMEUR - Dans le Morvan, un vétérinaire voit apparaître d’étranges taches bleues
L’efficacité de l’ensemble tient surtout à son sens du tempo. Les chapitres coupent au bon moment, les informations arrivent par doses, les dialogues font circuler l’inquiétude. Capéran sait fabriquer une tension lisible sans sacrifier l’épaisseur de Martin, personnage massif et pourtant vulnérable, rationnel jusque dans la peur. Face au symptôme, il cherche, vérifie, doute. « Son corps lui envoyait un signal. » Tout l’enjeu consiste alors à comprendre si ce signal lui appartient vraiment.
Cette mécanique très maîtrisée connaît quelques à-coups. Sur plus de cinq cents pages, certaines relances reproduisent un schéma déjà compris : apparition d’un indice, vérification, nouvelle piste. Quelques échanges servent d’abord à transmettre une information, au risque de rendre momentanément les voix plus fonctionnelles. Et quand l’action s’emballe, le livre privilégie parfois l’impact au trouble. Rien de rédhibitoire : ces faiblesses touchent surtout les zones de transition.
Car Les Hallucinés reste solidement tenu par une écriture directe, visuelle, attentive aux détails qui dérangent. Le lecteur avance comme Martin, en cherchant le point où le réel a commencé à se déformer. Capéran ne brusque pas la révélation ; il préfère resserrer le champ, faire revenir la tache, déplacer les soupçons. Un thriller ample, nerveux, dont la réussite tient moins à l’accumulation des périls qu’à cette sensation persistante : quelque chose, dans l’image, cloche depuis le début.
Publiée le
28/09/2026 à 08:30
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Paru le 02/09/2026
544 pages
Editions du Rouergue
23,50 €
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