À Téhéran, l’absence a une géographie. Des statues disparaissent, puis des corps, puis les certitudes elles-mêmes. Dans Inventaire des disparus, poupeh missaghi ne construit pas une enquête au sens classique : elle suit des traces, mesure des vides, interroge ce que la mémoire sauve et ce qu’elle abandonne. Le livre annonce d’emblée son terrain : « Je veux commencer par l’après : l’après-choc, l’après-coup, l’après-monde. » L’après, ici, n’est jamais stable. Il bouge avec ceux qui se souviennent, avec ceux qui racontent, avec la langue qui tente de retenir ce qui s’efface.
Une femme parcourt Téhéran et cherche les statues qui commencent à disparaître de l’espace public au printemps 2010, dans le sillage des événements de 2009. Mais très vite, les bronzes manquants conduisent vers d’autres absences : celles des morts et des disparus. Le geste documentaire se fissure, devient méditation sur la transmission. « Pourquoi cette obstination à commémorer ? À se rappeler ? À se battre contre l’oubli ? » La question pourrait suffire à résumer l’entreprise, si le texte n’avait précisément pour principe de refuser les résumés.
Missaghi assemble fragments, listes, scènes urbaines, archives, rêves, réflexions sur l’écriture. Ce montage n’est pas un ornement formel : il épouse un monde où aucune version ne peut prétendre tout contenir. La ville elle-même devient une page instable. « La carte est le texte. Le texte est la carte. Le texte est la ville. » Le dispositif trouve là sa plus belle évidence : écrire n’est pas restaurer ce qui manque, mais dessiner autour de l’absence, accepter que les contours continuent de se déplacer.
Cette ambition demande une attention constante. Le récit procède par reprises, bifurcations, questions laissées ouvertes. Certains passages théoriques ralentissent volontairement le mouvement et l’émotion affleure parfois derrière une architecture conceptuelle très visible. C’est aussi la limite du projet : à force d’examiner l’acte de témoigner, le texte peut momentanément tenir à distance ceux dont il voudrait préserver la trace. Mais cette résistance fait sa singularité. Inventaire des disparus ne transforme jamais les morts en matière narrative docile.
La traduction de Yannicke Chupin conserve cette tension entre précision, fragmentation et souffle. Les répétitions deviennent rythme, les ruptures maintiennent l’incertitude, les changements de perspective empêchent toute lecture confortable. Jusqu’aux rêves, qui refusent d’offrir une clé : « Ils restent illisibles. Ils portent le secret. »
Missaghi ne promet donc ni restitution complète ni consolation. Son livre travaille autrement : il empêche l’effacement de devenir une seconde disparition. Il sait qu’une liste ne ressuscite personne, qu’une carte n’est pas un territoire, qu’une phrase ne répare pas un corps. Mais il montre aussi que nommer, chercher, revenir, recommencer constituent déjà une forme de résistance. C’est ce qui donne à Inventaire des disparus sa force durable : une littérature qui ne prétend pas combler le vide, mais lui refuse le silence.
Publiée le
28/09/2026 à 06:30
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Paru le 04/09/2026
280 pages
Quidam Editeur
22,00 €
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