Publié en 1978 aux Éditions du Seuil, dans la collection « Le Champ freudien », L’Ordre médical de Jean Clavreul interroge la médecine comme discours, ses rapports au savoir, au désir, à la maladie et à la relation entre médecin et patient. Près d’un demi-siècle après sa parution, l’ouvrage continue d’alimenter la réflexion sur les liens entre pratique médicale et psychanalyse. Le psychanalyste Jean-Charles Bettan, revient sur cette oeuvre, essentielle à ses yeux.
Le 26/09/2026 à 17:00 par Jean-Charles Bettan
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Publié le :
26/09/2026 à 17:00
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Celles et ceux qui me suivent savent ce que je dois à Jean Clavreul et surtout à ce livre que je considère comme incontournable pour tout analyste (et pas seulement !) : L’Ordre médical. C’est un livre décisif pour comprendre ce qu’est réellement la médecine moderne.
Non pas la médecine des prouesses technologiques et des diagnostics toujours plus précis, mais la médecine comme discours, c’est-à-dire comme manière de dire la vérité, d’organiser le réel, et de déterminer ce que nous pouvons être comme sujets. C’est un livre sur la place qu’occupe la médecine dans nos vies, dans nos corps, dans nos mots. Clavreul nous invite à regarder avec un peu de recul ce qui, d’habitude, s’impose à nous comme allant de soi.
Le livre s’ouvre sur une constatation : la médecine est indifférente à ce qu’on dit d’elle. Qu’on en fasse l’éloge ou qu’on la critique, elle continue d’agir selon ses lois propres. Et nous-mêmes, alors que nous protestons contre son pouvoir, nous sommes bien obligés d’y recourir lorsqu’un symptôme surgit, lorsque la douleur insiste.
Un patient racontait un jour :
« Je n’ai pas confiance dans les médecins, mais figurez-vous que j’ai passé trois heures aux urgences hier, parce que j’ai senti quelque chose de bizarre dans ma poitrine. Je me suis dit : “On ne sait jamais.” »
Cette phrase — on ne sait jamais — est peut-être l’expression contemporaine la plus simple de la soumission au savoir médical. Même ceux qui s’en méfient se confient à lui lorsque la peur s’éveille. Clavreul part de là : il y a dans le discours médical une force qui dépasse la volonté, les opinions, les idéologies. Une force qui tient à la manière dont il s’est constitué historiquement, mais surtout à sa structure actuelle.
L’idée centrale du livre, qui revient comme un motif, est la suivante : la médecine n’a pas pour objet le malade, mais la maladie. Lorsque nous entrons dans le cabinet d’un médecin, nous venons avec une histoire : « Ça a commencé ce week-end », « j’ai peur que ce soit grave », « c’est peut-être lié à ce que j’ai vécu il y a six mois ». Nous arrivons avec des questions, des craintes, des rêves parfois. Mais ce qui intéresse la médecine, ce sont les signes : la fièvre, la rougeur, la douleur, un chiffre qui monte ou qui descend.
Voilà une patiente qui consulte sans cesse pour une fatigue chronique. Elle se fait même des carnets, des courbes, des relevés quotidiens pour « aider les médecins ». Un jour, l’un de ces médecins lui dit : « Vous voyez, votre bilan sanguin est parfait. Donc ce n’est rien. Reposez-vous. » Elle sort du cabinet en pleurant : « Comment ça, rien ? Mais moi, je suis épuisée… »
La médecine n’y voit rien, parce que ce qui se dit là ne peut prendre place dans son discours. Et ce n’est pas de la mauvaise volonté : c’est la structure même du discours médical, qui doit objectiver pour agir.
L’une des thèses les plus fortes — et les plus provocantes — de Clavreul, c’est qu’il n’existe pas vraiment de relation médecin-malade. À première vue, cela semble absurde : la consultation, le dialogue, le soin… tout semble dire le contraire. Et pourtant, Clavreul montre que ce qui opère réellement, ce ne sont pas deux individus, mais la relation entre une institution et un objet, entre l’institution médicale et la maladie.
Prenons une scène simple. Une femme arrive chez le médecin et dit : « Quand je me lève le matin, j’ai l’impression que tout tourne. Je sens que quelque chose ne va pas. »
Le médecin l’interrompt doucement : « Tourne comment ? Vertiges ? Sensation rotatoire ? Instabilité ? »
Il faut tout de suite convertir les mots du sujet en catégories, en signes, en données utilisables.
Dans cet instant, Clavreul nous dit : le sujet disparaît, la maladie apparaît. Il insiste longuement sur cet aspect : le médecin est fonctionnaire du discours médical. Il doit s’effacer comme individu, comme sujet, comme être désirant, pour tenir la position de celui qui sait. Dans la formation médicale, tout est fait pour cela :
– apprendre à neutraliser son ressenti,
– agir objectivement,
– se tenir à distance de l’affect du patient,
– éviter l’erreur à tout prix.
Un interne raconte à Jean Clavreul que, durant sa première garde, il a été bouleversé par la détresse d’une patiente âgée. Son chef de service lui dit : « Tu vas apprendre vite. Ici, on n’a pas le temps pour ton émotion. Ce n’est pas cela qui sauve des vies. » Cette phrase dit exactement ce que Clavreul met en lumière : la médecine exige que le médecin renonce à être un sujet, pour occuper une position dans le discours.
Quant au désir… Le désir, chez Clavreul, ça n’est pas une curiosité psychologique. C’est ce qui fait la singularité du sujet. Or, le discours médical doit l’exclure. La médecine est un discours normatif : elle dit le normal et le pathologique, et elle vise à ramener le patient vers la normalité. Le désir, lui, c’est ce qui excède la norme.
Un exemple ? Un homme consulte pour des douleurs abdominales chroniques. Tous les examens sont normaux. Il insiste : « Je sens que quelque chose ne va pas. C’est comme si mon ventre parlait. » Le médecin lui répond : « Il n’y a rien. Peut-être un peu de stress. »
Dans le vocabulaire du patient, il y avait une vérité, mais pas une vérité médicale. Pour la médecine, il fallait que ce désir soit réduit — soit à un signe organique, soit à un facteur psychique à neutraliser.
La psychanalyse, elle, écouterait autrement cette phrase énigmatique : « C’est comme si mon ventre parlait. » Elle y entendrait la métaphore, le langage, la division du sujet. La médecine n’a pas les outils pour entendre cela, parce qu’elle n’est pas faite pour cela.
Le pouvoir médical ne se résume pas à l’autorité du médecin. Il est plus profond, plus ancien, plus ancré. La médecine dit ce qui est sain, ce qui est dangereux, ce qui doit être corrigé. Elle prescrit comment vivre, comment manger, comment bouger, comment vieillir. Elle est devenue, dit Clavreul, le nouveau régime de la normalité.
Une illustration : dans un service de réanimation, un homme est maintenu artificiellement en vie, au prix d’une technologie massive. Un jour, dans un moment de lucidité, il dit à l’équipe : « Laissez-moi tranquille. Je ne veux plus. » La réaction est immédiate : réunions, protocoles, décisions d’équipe, concertation éthique… C’est que la parole du sujet ne suffit pas. Le discours médical, lui, a sa logique propre : maintenir la vie quand c’est possible.
Clavreul montre ici le paradoxe contemporain : le médecin moderne peut être plus puissant qu’un dictateur, simplement parce qu’il détient le savoir et les machines qui prolongent la vie.
Un des passages les plus saisissants du livre est celui où Clavreul montre que la médecine a remplacé la religion dans sa fonction de dire la vérité. La religion promettait l’égalité devant la mort, la médecine promet l’égalité devant la maladie. Lorsque nous devenons patients, nous devenons, en un sens, égaux. Le riche et le pauvre, le puissant et le faible, le sceptique et le croyant, tous sont couchés dans un lit d’hôpital, reliés aux mêmes machines.
Mais cette égalité est paradoxale : elle est obtenue au prix de la soumission au discours médical. La médecine devient ainsi un ordre symbolique, un système de sens, un ensemble de croyances. Nous y croyons d’autant plus qu’elle est efficace.
Clavreul insiste : la psychanalyse ne peut pas devenir une branche de la médecine. Elle ne doit pas être domestiquée pour traiter les « facteurs psychiques », ni devenir une « thérapie de soutien ». Elle doit maintenir sa logique propre. La médecine cherche à supprimer le symptôme. La psychanalyse cherche à l’entendre.
Une jeune femme en analyse disait : « Mes crises d’angoisse m’étouffent, mais ce sont elles qui me parlent. Elles disent quelque chose de ce que je n’arrive pas à dire. »
Cette phrase serait incompatible avec la logique médicale, qui chercherait naturellement à faire disparaître l’angoisse. La psychanalyse ne s’oppose pas à la médecine. Elle se tient ailleurs, dans un autre espace, avec d’autres lois, d’autres exigences.
Alors, si j’accorde autant de temps à parler de ce livre, c’est pour vous dire combien il est important de lire Clavreul aujourd’hui. C’est important parce que la médecine est plus puissante que jamais. Parce que ses catégories s’étendent à tous les domaines de la vie : l’alimentation, la sexualité, l’identité, le vieillissement, la performance.
Parce que nous vivons dans une société qui se pense à travers des chiffres médicaux : tension, glycémie, taux d’hormones, sommeil mesuré en minutes efficaces. Clavreul permet de comprendre cette puissance, non pour la combattre, mais pour ne pas s’y confondre. Il nous rappelle que quelque part, sous la maladie et sous le diagnostic, subsiste un sujet. Un sujet qui ne se laisse pas réduire à ses constantes biologiques.
L’Ordre médical est un livre exigeant, mais profondément éclairant. Il nous montre que la médecine est un discours cohérent, structuré, efficace, mais aussi limité. Car si la médecine soigne la maladie, elle ne dit rien du désir. Si elle guérit les corps, elle laisse dans l’ombre la vérité du sujet. La psychanalyse, pour Clavreul, vient précisément là où la médecine ne peut aller. Elle ouvre un espace où la parole peut s’entendre autrement, où l’erreur devient source de vérité, où le symptôme n’est pas seulement un ennemi à abattre, mais un message à déchiffrer.
Lire Clavreul, c’est apprendre à reconnaître la place de chacun : à la médecine son savoir et sa puissance ; à la psychanalyse le soin du sujet ; et à chacun de nous la responsabilité de ne pas laisser notre désir s’effacer silencieusement derrière le bruit des machines et des certitudes.
Par Jean-Charles Bettan
Contact : jcbettan@pm.me
Paru le 01/01/1978
282 pages
Seuil
25,50 €
1 Commentaire
edwige esclarmonde
02/10/2026 à 21:09
C'est le paradoxe de la démarche médicale qui ne soulage pas : la médecine d'aujourd'hui a robotisé l'être humain qui n'a plus son "mot à dire". La médecine est seule avec un discours scientifique, mécanique et répétitif qui la protège - là le patient ne peut plus comprendre ce langage exclusivement médical créant mystère et inquiétude. Il est mis hors sol et devient objet manipulable.