Le 28 septembre célèbre la Journée internationale de l’accès universel à l’information. Excellente initiative. À un détail près : depuis des siècles, la littérature s’échine à démontrer que certains renseignements se porteraient beaucoup mieux sous clé. Lettres compromettantes, manuscrits impossibles, confessions judiciaires, dossiers de surveillance : cinq lectures où ouvrir le mauvais document revient rarement à améliorer sa journée.
Proclamée par l’UNESCO en 2015, puis reconnue au niveau des Nations unies en 2019, la Journée internationale de l’accès universel à l’information rappelle chaque 28 septembre l’importance du droit de rechercher et recevoir des informations.
La littérature souhaiterait néanmoins déposer un amendement. Il existe des renseignements qui étaient très bien là où on les avait laissés. Dans une enveloppe. Au fond d’une malle. Entre deux pages. Sous la mention « confidentiel ». Parce qu’accéder à l’information est une chose, mais survivre à ce que l’on vient d’apprendre en est parfois une autre.
Chez Borges, un inconnu propose au narrateur un ouvrage extraordinaire. Pire : infini. Le volume ne possède ni première ni dernière page. À peine le narrateur tente-t-il de retrouver un feuillet déjà consulté que celui-ci semble s’être volatilisé parmi une quantité inépuisable d’autres.
Un bibliophile raisonnable aurait appliqué un principe élémentaire : lorsqu’un vendeur inconnu vous apporte un objet incompatible avec les lois de la physique, remerciez-le et refermez la porte.
Le narrateur l’achète. Commence alors une forme particulièrement pure d’obsession documentaire. Puisque tout paraît pouvoir s’y trouver, il faut continuer. Puisqu’aucune page ne peut être retrouvée, chaque découverte est aussitôt perdue.
Borges invente ainsi un cauchemar de l’accès universel au savoir : une information infiniment disponible et rigoureusement impossible à maîtriser. Le propriétaire finit par dissimuler l’ouvrage dans une bibliothèque, dans l’espoir que l’infini se perde au milieu du classement. Comme quoi le catalogage possède aussi des vertus thérapeutiques.
Le Livre de sable, Jorge Luis Borges (trad. Françoise Rosset, révision Jean-Pierre Bernès)
Johnny Errand récupère les papiers d’un vieil aveugle mort, Zampanò. Mauvaise idée numéro un. Ces feuillets constituent une étude consacrée à The Navidson Record, documentaire sur une famille dont la maison présente un léger défaut : elle est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur.
Mauvaise idée numéro deux : mesurer. Puis apparaît un couloir qui n’existait pas. Derrière lui, des espaces noirs, mouvants, démesurés. Mauvaise idée numéro trois : entrer.
Johnny entreprend pourtant de classer et d’annoter les écrits de Zampanò. Le roman se peuple de notes, références, annexes, changements typographiques, blancs et fragments disposés de telle sorte que le texte semble finir par obéir à l’architecture aberrante de la maison.
Le lecteur tourne le volume, repart en arrière, cherche une note, tombe sur une autre et oublie momentanément ce qu’il cherchait. Ce qui était déjà le problème de Johnny. À mesure qu’il travaille sur les papiers du mort, son existence se désagrège. Le manuscrit agit moins comme une source que comme une contamination. Il existe des manuscrits que l’on découvre. Celui-ci semble surtout très doué pour découvrir qui les lit.
La Maison des feuilles, Mark Z. Danielewski (trad. Claro), Monsieur Toussaint Louverture.
Roland Michell est chercheur. Cela aurait dû constituer un avertissement. Dans un ancien ouvrage ayant appartenu au poète victorien fictif Randolph Henry Ash, il découvre deux brouillons de lettres adressées à une femme inconnue.
Dans pareil cas, plusieurs réactions sont envisageables : signaler la trouvaille, documenter son emplacement, replacer précautionneusement les feuillets. Roland les emporte.
La recherche devient alors une chasse au trésor intime. Avec Maud Bailey, spécialiste de la poétesse Christabel LaMotte, il suit les traces d’une relation dissimulée entre les deux écrivains. Lettres, carnets, poèmes, archives familiales : chaque pièce entrouvre un pan d’une histoire que les protagonistes avaient laissée derrière eux.
Et A. S. Byatt connaît suffisamment le milieu universitaire pour savoir qu’une correspondance amoureuse vieille d’un siècle est aussi une publication potentielle, une carrière, une priorité scientifique. La lettre privée représente probablement l’un des plus anciens ennemis naturels de la confidentialité. Son auteur sait exactement qui doit la lire. La postérité considère généralement qu’il ne s’agissait que d’une recommandation.
Possession, A. S. Byatt (trad. Jean-Louis Chevalier), Le Livre de Poche.
Londres, 1826. Frannie Langton comparaît à l’Old Bailey, accusée du meurtre de George et Marguerite Benham. Les témoignages l’accablent. Elle ne se souvient pourtant pas de la nuit du crime. Il faut donc écrire.
Son récit remonte à la Jamaïque, à la plantation de Paradise, à son apprentissage de la lecture, aux violences subies et aux expériences pseudo-scientifiques auxquelles son maître la contraint. Puis vient l’Angleterre, où elle est donnée aux Benham. Une relation passionnelle se noue bientôt entre elle et Marguerite.
La confession devient davantage qu’un moyen de reconstituer une soirée disparue de sa mémoire. Frannie reprend la maîtrise d’un récit que le tribunal, la société londonienne et ses anciens maîtres construisent déjà à sa place.
Esclave. Domestique. Séductrice. Meurtrière. Tout le monde dispose d’un mot et elle prend la plume. Voilà qui complique sérieusement le dossier.
Les Confessions de Frannie Langton, Sara Collins (trad. Charles Recoursé), Belfond.
Ici, aucun héritier ne découvre un journal sous une latte de parquet. Le document est fabriqué méthodiquement. Une organisation de renseignement entreprend d’étudier un diplomate français afin de découvrir une faille susceptible de permettre sa manipulation
L’homme devient « 51 » et la collecte commence. Rapports. Écoutes. Filatures. Mémos. Témoignages. Expertises. Correspondances internes. Chaque fragment de son existence rejoint le dossier avec cette conscience professionnelle particulière qui permet de broyer quelqu’un tout en remplissant correctement les formulaires.
Publié pour la première fois en 1969, le roman pousse le procédé jusqu’à sa conclusion logique : le livre est le dossier. Aucun narrateur ne vient servir d’intermédiaire. Gilles Perrault juxtapose les pièces produites par l’organisation.
À mesure que s’accumulent les renseignements, la personne réelle s’efface derrière le profil que construit le service. Étrange réussite : plus le dossier connaît 51, moins 51 semble encore s’appartenir.
Le Dossier 51, Gilles Perrault, Sang-Froid/Nouveau Monde éditions.
L’UNESCO rappelle que l’accès à l’information permet aux individus de prendre des décisions éclairées, favorise l’inclusion et participe au fonctionnement des sociétés démocratiques. La littérature acquiesce. Puis regarde l’enveloppe posée sur la table. Et demande tout de même si quelqu’un a vérifié ce qu’il y avait dedans.
Car un volume infini, les papiers d’un mort, deux lettres victoriennes, la confession d’une accusée et quelques centaines de pages de surveillance présentent finalement la même particularité : quelqu’un a eu envie de savoir.
Sans cette curiosité, Borges perdait une nouvelle, Danielewski une maison, Byatt un roman, Collins une confession et Perrault son dossier. Autrement dit, désobéir à la prudence aura beaucoup fait pour la littérature.Ce qui constitue tout de même une conclusion plus convenable pour un site consacré aux livres.
Crédits illustration : gravure de Giulio Bonasone, Épiméthée ouvrant la boîte de Pandore, XVIe siècle, conservée au Metropolitan Museum of Art
DOSSIER - Listes en folie : des bibliothèques de lectures, à la renverse
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 15/11/2018
144 pages
Editions Gallimard
8,10 €
Paru le 25/08/2022
694 pages
Monsieur Toussaint Louverture
29,50 €
Paru le 10/01/2018
928 pages
LGF/Le Livre de Poche
11,90 €
Paru le 18/04/2019
400 pages
Belfond
21,90 €
Paru le 26/09/2025
450 pages
Nouveau monde Editions
10,50 €
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