À 18 mois, ma fille maîtrise déjà parfaitement deux notions : le refus et la répétition. « Non » constitue l’essentiel de son programme politique, tandis que « encore » en assure le financement. Il était donc fatal qu’elle rencontre Biquette, animal dont toute l’existence consiste précisément à ne pas faire ce qu’on lui demande. Et ce, dans un environnement où chacun répète la même chose jusqu’à ce qu'intervienne le diable en personne. Qui n'avait bien sûr, rien de mieux à faire.
Le 26/09/2026 à 09:00 par Nicolas Gary
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26/09/2026 à 09:00
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Ma fille a 18 mois et, depuis quelques semaines, elle dit « non ». Pas occasionnellement. Non est devenu une doctrine, une manière d’habiter le monde. « Tu veux de l’eau ? » Non. Pourtant, elle boit. « On met les chaussures ? » Non. Et malgré ça, elle tend le pied. « Tu veux descendre ? » Peu importe de quoi : c'est non. Or... elle descend. À cet âge, le refus n’a pas besoin d’être cohérent pour être souverain.
Dans la famille, la chèvre disposait déjà d’un casier. Masha, la grand-mère de ma fille, possède une expression pour toute décision dont la pertinence lui semble douteuse : « Ça, c’est une idée de chèvre... » Je n’avais jamais demandé ce que les chèvres avaient fait pour mériter pareille réputation. J’aurais dû. Puis quelqu’un a diffusé Ah, tu sortiras, Biquette, Biquette.
Biquette ne veut pas sortir du chou. Ma fille trouve cela très drôle. Chou. Et Biquette, aussi. Au début, j'acquiesçais. Puis je me suis posé la question que plusieurs générations d’enfants et de parents ont lâchement évitée : à qui appartient le chou ? Voire : à qui appartient le champ où Biquette graille ledit chou. Personne ne sait, et tout le monde s'en fout. Voilà près de deux siècles que l’on chante « Ah ! tu sortiras, Biquette », sans que quiconque ait produit le moindre titre de propriété. Alors, pourquoi faire suer Biquette ?
Ni borne cadastrale ni acte notarié : pas même le témoignage d’un voisin. Nous ignorons jusqu’à la nature du litige. Biquette est-elle entrée dans le chou ? Le chou a-t-il poussé autour d’elle ? Était-elle déjà là lors de la plantation ? Existe-t-il un droit de passage caprin ? Bof. Pourtant, on exige de Biquette qu'elle sorte. C’est précisément comme cela que l’arbitraire s’installe : d’abord on ne demande pas les papiers, ensuite on appelle le chien. Transposez un peu, l'OQTF n'est pas loin. Hmmm...
Le chien est chargé de mordre Biquette. Il refuse. Décision remarquable. Il n’a aucune légitimité ni recours légal autorisant cette procédure – pas même un communiqué de José Bové attestant que la chèvre compromet gravement l’avenir du légume. Il considère donc qu’il n’a pas à mordre. Pour rappel, en droit, possession vaut titre. Et bouleter, pareil ?
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Le narrateur de la comptine convoque alors un loup pour manger le chien. Le loup refuse. Deuxième désaveu. Une jurisprudence se forme : le chien ne mord pas Biquette, le loup ne mange pas le chien. Les esprits chagrins parleront de sainte solidarité interespèces : chien et loup viennent pourtant de construire une doctrine commune. La personnification atteint alors un niveau préoccupant : un bâton, désormais doué de volonté propre, apparaît pour battre Canis lupus. Le bout de bois déclinant l'injonction, on sollicite le feu pour le brûler, lequel passe son tour.
On menace celui-ci avec une eau qui l'éteindrait. Laquelle n'en a cure. Pour la convaincre, on la menace d'un veau qui viendra la boire, mais ce dernier n'a pas soif. Alors est convoqué le boucher, pour mettre fin aux jours du bovidé. Mais en toute conscience, le professionnel refuse. Ils se sont donné le mot : de quoi rendre chèvre.
À ce stade, toute personne de bonne foi parlerait d’un consensus. Je suis précisément une personne de bonne foi – dès lors que le consensus va dans mon sens. Nous avons donc affaire à un blocus généralisé : mammifères domestiques, prédateurs, objets contondants, feu, eau... Aucun n'accepte l'ordre donné. La nature entière a examiné le dossier Biquette et juge qu’on peut la laisser finir son chou. Même le boucher !
Pardon, mais quand un professionnel dont l’activité présente quelques incompatibilités avec l’espérance de vie de l'animal estime soudain que ce veau mérite de vivre, la chaîne de commandement mérite une minute de pause. Ma fille, elle, réclame « encore ». Elle ne mesure pas la chance qu’elle a d’assister si jeune à la première coalition du vivant et du non-vivant contre l’abus de pouvoir maraîcher.
Puis je recommence la chanson et quelque chose me gêne. Biquette refuse. Le chien refuse. Le loup refuse. Le bâton refuse. Le feu refuse. L’eau refuse. Le veau refuse. Le boucher refuse. Autrement dit, plus personne ne travaille. Le service morsure est à l’arrêt. Le département prédation aussi. L’unité assommage n’assomme plus. L’incendie refuse de brûler. L’eau ne remplit plus ses fonctions essentielles.
Quant à l'étalier, il a posé son couteau. J’avais romantiquement appelé cela de la solidarité. D'un point de vue productiviste, on frise la catastrophe. Toute une économie est paralysée parce qu’une chèvre ne veut pas bouger de trente centimètres. Il faut rétablir l’autorité.
Et c’est là qu’on appelle le diable. J’ai d’abord trouvé la mesure excessive. Puis j’ai regardé les résultats. Le diable accepte d’emporter le boucher. Aussitôt, le boucher accepte de tuer le veau, le veau de boire l’eau, l’eau d’éteindre le feu, le feu de brûler le bâton, le bâton de battre le loup, le loup de manger le chien, le chien de mordre Biquette. On peut condamner les méthodes, mais on ne peut pas contester les résultats. Satan arrive, tout le monde reprend le travail.
Aucun séminaire, aucun comité de pilotage, aucune visioconférence. Une menace claire, un responsable identifié, huit services de nouveau fonctionnels. Le diable n’est peut-être pas le diable. Il est peut-être consultant.
Son intuition est même assez fine : inutile de s’en prendre directement à Biquette. Il faut cibler le boucher. On ne négocie pas avec la chèvre, on terrorise le middle management. Le boucher comprend qu’il risque d’être emporté et redécouvre son amour du métier. Le veau, voyant son horizon professionnel se réduire, retrouve miraculeusement la soif. L’eau se ressaisit, le feu aussi, puis le bâton, le loup et le chien. La pression descend, la productivité remonte. Tout cela sans toucher au salaire. Je commence à comprendre pourquoi le diable travaille depuis si longtemps.
Arrive alors la formule la plus malhonnête de l’histoire : Biquette « veut bien » sortir du chou. Elle veut bien ? Depuis le temps qu'elle n'en démord pas (sauf du chou), et malgré une chaîne de représailles qui s'est constituée autour d’elle, avec menace de morsure, dévoration, coups, incendie, abattage et damnation, et maintenant elle abdique ? Et l’on parlerait de consentement ?
Biquette n’a pas changé d’avis. Elle a reçu une nouvelle information : nous avons maintenant Satan. Elle réévalue rationnellement l’intérêt de rester dans son chou. Cela s’appelle une négociation, à condition d’accepter qu’une partie dispose d’un légume et l’autre de l’enfer.
Seulement voilà : je n'en ai toujours pas fini avec ce chou. À qui appartient-il ? Si le chou appartient à Biquette, nous avons assisté à une spoliation. S’il appartient au narrateur, Biquette est peut-être une occupante sans titre. S’il n’appartient à personne, Satan vient d’être dérangé pour rien. Imaginez l’appel : « Bonjour, nous avons une chèvre. » « Une âme damnée ? » « Non, un chou. » « Elle refuse de sortir. » Silence. Et il est venu quand même. Cela suppose soit que l’enfer traverse une crise d’activité, soit qu’un dossier manque. J'en aurais bêlé si un détail ne m'était resté en travers des cornes.
Depuis l’Évangile selon Matthieu, Biquette aurait pourtant dû se méfier des rapprochements. Au Jugement dernier, les hommes sont séparés « comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs » : les premières à droite, les seconds à gauche, du côté du « feu éternel […] préparé pour le diable et pour ses anges ». Quelques siècles d’iconographie ajouteront cornes, sabots fourchus et silhouette caprine au dossier. Quand Satan entre dans la comptine, Biquette n’a donc pas affaire à un inconnu : disons plutôt à une connaissance éloignée de la famille, avec qui les relations se sont compliquées.
Or le diable ne touche pas à Biquette. Il menace le boucher, ce qui change tout. On l’avait appelé pour expulser une chèvre : il s’en prend au seul humain de la chaîne, dont le métier consiste précisément à transformer les animaux en viande. Difficile de ne pas y voir un conflit d’intérêts. Satan ne fait pas respecter l’ordre : il protège la branche caprine tout en faisant pression sur la filière bouchère. Le boucher cède, le veau boit, l’eau éteint, le feu brûle, le bâton frappe, le loup mange, le chien mord. Biquette finit par partir, certes, mais le seul professionnel directement menacé reste celui de l’abattage. À ce niveau-là, ce n’est plus une coïncidence. C’est du lobbying infernal.
Et si le chou appartient à quelqu’un d’autre, alors toute la comptine est menée par un homme qui n’avait rien à faire là. Je tente d’expliquer cela à ma fille. Elle a 18 mois. Elle mange le livre. Je lui retire doucement des mains. Elle dit : « Non. » Je lui explique que ce livre m’appartient. Elle le serre contre elle. Je précise que je l’ai acheté. Elle dit encore : « Non. »
Je lui demande de me le rendre. Elle tourne les talons. Je pourrais respecter son choix. Après tout, nous venons de passer plusieurs minutes à défendre avec beaucoup de hauteur morale le droit de Biquette à rester là où elle estime avoir le droit d’être.
Je pourrais ouvrir une médiation. J’y pense sincèrement. Puis je vois une page commencer à se plier. Il est 20h14. Le livre m’a coûté 14,90 euros. Et soudain, je comprends quelque chose que toute mon analyse avait volontairement laissé de côté. Peut-être que le chou appartenait vraiment au narrateur.
Je tends la main : « Donne. » Elle riposte : « Non. » À cet instant précis, je cesse d’être solidaire de Biquette. Et pour la première fois de ma vie, je trouve que le diable a peut-être été appelé un peu tard.
Crédits photo : Pixabay
Par Nicolas Gary
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14 Commentaires
Edco
27/09/2026 à 01:37
Oui , extra 👍.
Vous devez connaître cette énigme ....😁
Il était une fois un fermier qui alla au marché et acheta un loup, une chèvre et un chou. Pour rentrer chez lui, le fermier loua une barque pour traverser une rivière. Mais la barque ne pouvait contenir que le fermier et l'un de ses achats: le loup, la chèvre ou le chou.
S'ils étaient laissés sans surveillance, le loup allait dévorer la chèvre ou la chèvre allait manger le chou.
Le défi du fermier fut d’arriver de l'autre côté de la rivière avec ses achats intacts. Comment a-t-il fait ?
Edco
27/09/2026 à 11:15
https://youtu.be/JmsxJ5MzrRY?feature=shared
Allez pour ceux.elles qui connaissent pas !!!😁😁😁😁
Edco
27/09/2026 à 11:21
La réponse à l' énigme.....
🤣🤣🤣🤣🤣
La première étape est de faire traverser la chèvre, puisque toutes les autres actions mèneraient à ce que la chèvre ou le chou soient mangés. Quand le fermier retourne du côté initial, il a le choix de prendre soit le loup soit le chou pour la traversée suivante. S'il fait traverser le loup, il devra retourner pour prendre le chou, et le loup pourra manger la chèvre. S'il prend le chou pour la seconde traversée, il devra retourner prendre le loup, et la chèvre pourra manger le chou. Le dilemme se résout en prenant le loup (ou le chou) sur l'autre rive et en ramenant la chèvre sur la rive de départ. Maintenant, il peut prendre le chou (ou le loup) pour la traversée et, finalement, retourner chercher la chèvre.
Bon on attendra un peu que la puce grandisse .....🤔
Francis Mizio
28/09/2026 à 13:06
La vérité est que le problème est ailleurs : en effet pendant qu'il a emmené la chèvre, et laissé ensemble le loup et le chou, et le temps qu'il revienne, le loup s'est carapaté. Alors il n'a plus qu'à traverser avec le chou, mais en arrivant, il voit que la chèvre est partie également. Alors il reste sur la rive, et par dépit, il mange le chou en se demandant soudain : "mais au fait pourquoi ai-je acheté un loup ?"
Edco
28/09/2026 à 15:26
Ah ah ! Ben c est à dire que .....quand c est flou , ya un loup !!!!🤭🤭🤭
Bon la chèvre s est tirée car elle allait retrouver M.Seguin , son .... maître !!!
Et sinon , on a parfois dit " mangez des pommes " (ref) , mais compte tenu de la sécheresse..., on mange ce qu' on trouve ....
Et puis comme l' orthographe a ses règles...., alors on apprend..
Bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou , pou.....
Mais tout ça.... avec .... sobriété...🤭🤭🤭🤭
Edco
28/09/2026 à 18:59
Sinon , ben vous avez acheté un loup because il joue bien de la guitare et chante bien ....🤭🤣 et il n ' est pas relou.....
https://youtu.be/sinW7U5U5Pg?feature=shared
Nathalie
28/09/2026 à 04:44
Merci pour ces analyses de comptines, je trouve ça très drôle ! !
Pierre
28/09/2026 à 07:34
Bravo et merci.
Courage et dîtes vous bien, ou rassurez vous, quand viendra son adolescence, vous serez prêt!
En attendant, vous allez bientôt rire avec les contes...
A bon entendeur...
Verticane
28/09/2026 à 08:05
Un vrai plaisir de lecture 💙
Luna
28/09/2026 à 10:16
Alors la morale de cette histoire : c’est louons le diable, heureusement qu’il est là !
Je m’indigne, je m’insurge, car dans cette histoire où une chèvre mange un chou ce qui est conforme à sa nature, il a peut-être un péché de gourmandise, il y a surtout un pardon qui n’existe pas ! Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre et bien sûr cela n’existe pas sauf chez les mégalomanes.
Le pardon est toujours meilleur, si vous saviez ! et d’ailleurs ne dit-on pas : Pardonnez aux autres, ne voulez-vous pas que Je vous pardonne !
Edco
28/09/2026 à 18:38
https://youtu.be/629e7G9ndWU?feature=shared
Celle-là est sympa , pour que les petits....apprivoisent.....! les légumes.....Bon , le problème va être de les manger..... cannibalisme si ce sont des potes , ou vegan....Et à ce propos, les choux fleurs.... encore eux...sont rigolos !🤭
Bon , on avait dit ...au moins 5 fruits/légumes par jour , banco !
Je laisse à Nicolas G le soin d ' analyser la psychologie de ces personnages....pour sa puce ..😁 au cas où.....
MariE
04/10/2026 à 08:48
Elle rappelle celle de Monsieur Seguin, en moins libre donc moins éclairée...
Edco
04/10/2026 à 10:26
https://youtu.be/QQ-Cy6mp3WE?is=zAFumubnJmowVUfs
Pour les petits qui ....n ' écoutent pas .....😭🫣 Ah ça rigole pas ......Allez , au lit !!!!😉😱🤭
minie4
04/10/2026 à 11:56
A faire lire dans toutes les écoles, collèges, lycées (entreprises, craignons la censure )