Le téléphone avait été inventé pour permettre à deux personnes éloignées de se parler. Puis quelqu’un a compris qu’il pouvait également servir à vendre des fenêtres, proposer une mutuelle, annoncer un décès ou rappeler à quelqu’un que son passé savait toujours composer son numéro.
Le 26/09/2026 à 08:00 par Nicolas Gary
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26/09/2026 à 08:00
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Depuis le 11 août 2026, le principe a changé en France : un professionnel ne peut plus démarcher téléphoniquement un consommateur sans avoir obtenu au préalable son consentement. Le système remplace Bloctel, qui consistait finalement à demander officiellement que cessent des appels que l’on n’avait jamais demandé à recevoir. Le progrès administratif emprunte parfois des itinéraires remarquablement panoramiques.
Le législateur a néanmoins conservé quelques exceptions, notamment pour la prospection concernant journaux, périodiques et magazines. La presse peut donc encore téléphoner. La littérature aussi, et elle se montre nettement moins raisonnable.
Car chez les romanciers, personne ne décroche pour apprendre que son forfait mobile baisse de trois euros. Au bout de la ligne se trouvent plutôt un mort, une femme menacée, un passé qui revient, un inconnu qui vous observe ou la police qui annonce avoir retrouvé le corps de votre fille disparue depuis quatorze ans.
Sept livres permettent de le vérifier : sans téléphone, leurs personnages auraient peut-être vécu beaucoup plus tranquillement. Mais nous aurions perdu plusieurs excellentes histoires.
Le narrateur arrive en Chine et se voit remettre un téléphone portable. Cadeau aimable, sans doute. Sauf qu’il se demande aussitôt s’il ne servira pas à le localiser, à surveiller ses déplacements ou à le garder sous contrôle. Voilà un homme qui n’avait pas attendu les paramètres de confidentialité pour développer une relation méfiante avec la technologie.
Dans un train reliant Shanghai à Pékin, alors qu’il se trouve avec une jeune femme dans les toilettes du wagon, l’appareil se met à sonner. C’est Marie. Son père vient de mourir.
Jean-Philippe Toussaint fait de cette intrusion l’un des points de fracture de Fuir. Le désir, le voyage, l’éloignement géographique : tout est brusquement traversé par une nouvelle venue de l’autre bout du monde. Le portable abolit la distance exactement au moment où son personnage aurait probablement préféré qu’elle subsiste encore quelques minutes.
Publié en 2005 et couronné par le prix Médicis, le roman avait déjà compris une caractéristique essentielle de l’objet : transporter les mauvaises nouvelles beaucoup plus rapidement que les êtres humains.
Zarza s’est reconstruit une existence à peu près stable lorsque son téléphone sonne. Une voix prononce quelques mots : « Je t’ai retrouvée. » On a connu argument commercial plus développé. L’efficacité, en revanche, est difficilement contestable.
Le coup de fil projette Zarza dans une fuite de vingt-quatre heures à travers Madrid et fait remonter ce qu’elle s’efforçait d’enfouir : la drogue, la violence, les relations familiales dévastées, son père et son frère jumeau. Tout ce que la jeune femme avait rangé dans la catégorie « passé » vient de découvrir qu’elle était joignable.
Rosa Montero transforme ainsi quelques secondes de conversation en trappe narrative. Une petite vie reconstruite, un téléphone qui sonne, et voilà l’enfer qui bénéficie soudain d’un service de rappel. Le numéro était peut-être inconnu. L’interlocuteur, lui, connaissait parfaitement sa cliente.
Verônica Torres travaille dans un commissariat de São Paulo lorsqu’une femme venue porter plainte se suicide sous ses yeux. Quelques jours plus tard, un autre drame choisit un moyen de communication moins spectaculaire : un appel anonyme. La femme au bout du fil pense que son mari va la tuer. Cette fois, raccrocher n’est évidemment pas une solution.
Verônica, secrétaire pour la police, décide de s’intéresser à l’affaire bien au-delà de ce que ses fonctions lui permettent officiellement. La conversation la conduit vers des violences conjugales, des disparitions et un homme que son interlocutrice redoute pour de très sérieuses raisons.
Ilana Casoy et Raphael Montes renversent alors la logique de notre sélection. L’appel n’est pas seulement une menace adressée à celle qui décroche : il constitue également le recours d’une femme qui n’en possède presque plus. Difficile d’activer le filtre antispam quand quelqu’un téléphone pour rester en vie.
Samuel Fennan, fonctionnaire du Foreign Office, est retrouvé mort. Une lettre suggère un suicide. L’homme avait auparavant fait l’objet de soupçons concernant ses sympathies communistes, avant d’être blanchi.
George Smiley vient présenter ses condoléances à sa veuve. Le téléphone sonne. Smiley décroche. L’appel est destiné à Fennan. À ce stade, même un espion particulièrement soucieux de respecter la vie privée peut légitimement considérer que quelque chose cloche.
Dans le premier roman de John le Carré, paru en 1961, cette sonnerie suffit à lézarder la version officielle. Pourquoi un homme supposément décidé à mourir devait-il encore recevoir un appel ? Smiley commence à examiner ce qui ressemblait jusque-là à une affaire close.
L’espionnage moderne dispose de satellites, de logiciels et de moyens d’interception dont George Smiley aurait probablement apprécié la fiche technique. Il lui suffisait encore d’un téléphone fixe qui sonnait chez un mort.
Octobre 2015. Le téléphone sonne chez Julia et Tony Hall. Nick, le frère de Tony, vient d’être hospitalisé après avoir subi une violente agression de la part d’un homme rencontré dans un bar. Tony se précipite à son chevet, l’enquête commence et les certitudes familiales se mettent progressivement à produire davantage de fissures qu’une façade mal assurée.
Quatre ans plus tard, rebelote. Cette fois, l’inspecteur Rice, désormais retraité et malade, veut parler à Julia. Il possède des informations sur l’affaire. Caitlin Wahrer n’utilise donc pas un mais deux coups de fil comme charnières temporelles. Le premier ouvre la plaie ; le second vient vérifier, quatre années plus tard, si quelqu’un avait commis l’imprudence de la croire cicatrisée.
Dans certaines familles, le téléphone permet de prendre des nouvelles. Chez les Hall, il vaut mieux considérer chaque sonnerie comme une convocation.
Nealon rentre chez lui après une incarcération suivie d’un acquittement. La maison est vide. Sa femme Olwyn et leur fils Cuan ne sont pas là. Son téléphone, si. Et il sonne. L’inconnu au bout de la ligne prétend connaître Nealon. Puis il lui fait comprendre qu’il l’observe. Très vite, il démontre également qu’il sait beaucoup de choses sur sa vie, son couple, son arrestation et sa famille.
Les communications se répètent. Nealon erre dans la maison, répond, conteste, écoute et finit par accepter une rencontre. Sur la route du rendez-vous, la radio annonce qu’une attaque terroriste serait imminente en Irlande.
Mike McCormack transforme le téléphone en présence presque physique : une voix sans corps qui entre dans une maison vide et occupe peu à peu tout l’espace. Le correspondant ne cherche ni à vendre une pompe à chaleur ni à recueillir la satisfaction client. Il a déjà beaucoup mieux : l’attention absolue de son interlocuteur.
Takeda vient d’apprendre qu’un cancer ne lui laisse plus que six mois à vivre. Il décide de se suicider. Au moment où il s’apprête à passer à l’acte, le téléphone sonne. La police vient de retrouver le corps de Sawako, sa fille unique, disparue quatorze ans auparavant. Difficile de concevoir appel plus radicalement contraire au principe de tranquillité téléphonique.
Takeda abandonne son projet immédiat. Les mois qu’il pensait ne pas vouloir vivre deviennent soudain le temps dont il dispose pour comprendre ce qui est arrivé à sa fille et rechercher son meurtrier. Nobuyuki Fukumoto au scénario et Kaiji Kawaguchi au dessin font ainsi d’une sonnerie un renversement absolu : l’homme qui voulait mourir reçoit une raison de rester en vie.
Seizon Life constitue donc volontairement l’exception de cette sélection. Décrocher n’y détruit pas une existence. Cela l’empêche de s’interrompre. Et c’est peut-être encore plus brutal.
Les professionnels doivent désormais obtenir l’accord du consommateur avant de l’appeler. Les écrivains, eux, restent heureusement dispensés de toute formalité. Ils peuvent joindre leurs personnages dans un train, une maison vide, un commissariat ou quelques secondes avant un suicide. Leur annoncer un décès, réveiller un passé, ouvrir une enquête, rappeler quatre années plus tard ou faire téléphoner la police au moment le moins approprié.
La réglementation française aura donc réduit les risques de recevoir une proposition commerciale non sollicitée. Pour le reste, la littérature demeure parfaitement incontrôlable. Et c’est heureux : sans ces coups de fil, sept livres auraient été considérablement plus courts.
Crédits photo : pixabay
DOSSIER - Listes en folie : des bibliothèques de lectures, à la renverse
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 17/09/2009
184 pages
Les Editions de Minuit
9,00 €
Paru le 31/08/2002
225 pages
Editions Métailié
19,00 €
Paru le 07/04/2021
384 pages
Hauteville
19,50 €
Paru le 10/04/2015
228 pages
Editions Gallimard
8,60 €
Paru le 16/06/2022
456 pages
Sonatine
23,00 €
Paru le 15/01/2025
224 pages
Grasset & Fasquelle
20,90 €
Paru le 31/05/2023
290 pages
Panini France
13,99 €
2 Commentaires
Rose
27/09/2026 à 08:05
Sans histoire, si on la jouait "Personne au bout du fil" en lisant des romans ?
MariE
28/09/2026 à 08:09
Rose, bravo, bravissimo.