Entre correction, réécriture et création, où commence véritablement « l’aide » à un auteur ? Écrivain, poète et correcteur, Adnan Algın plonge dans ses propres archives éditoriales pour interroger les interdictions visant l’intelligence artificielle. De ses interventions sur des romans aux cas célèbres de Raymond Carver ou T. S. Eliot, il questionne une frontière que l’IA n’a peut-être pas inventée, mais sérieusement brouillée.
Le 24/09/2026 à 11:53 par Adnan Algın
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24/09/2026 à 11:53
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En 2016, K24 (revue littéraire en ligne fondée à Istanbul en 2015) a demandé à Levent Cantek, éditeur aux éditions İletişim, comment l’éditeur travaille avec l’auteur. Pour les manuscrits qui arrivent chez İletişim, Cantek a répondu : « Nous travaillons toujours sur le texte », puis il a énuméré ce qu’on y fait : « allègements, mises en relief, réécritures ». La dernière donne aujourd’hui un peu mal à la tête : réécritures.
Sur l’intelligence artificielle, les règlements des concours de nouvelles en Turquie ne jouent pas la même partition. L’un écarte les textes « produits par l’intelligence artificielle ou créés principalement avec l’aide de l’intelligence artificielle ». Un autre fait accepter et signer au candidat que sa nouvelle « n’a reçu aucune aide de l’intelligence artificielle ». Un troisième demande, si l’IA a servi pour une idée ou une information, de préciser dans le formulaire de candidature sur quels points on a reçu de l’aide.
Avant de mettre l’IA au pas, les règlements feraient bien de s’accorder entre eux. Le premier laisse visiblement place à une certaine dose d’aide de l’IA ; ce qui est interdit, c’est que le texte soit créé « principalement » avec elle. Le deuxième exige une aide nulle. Le troisième a le ton plus conciliant : vous pouvez l’utiliser pour une idée ou une information, pourvu que vous le disiez. Nous avions mille soucis, en voici un de plus.
Le mot sur lequel je bute, c’est celui-ci : « aide » (en turc, destek). C’est un sac si large qu’il contient aussi bien le fait de signaler une faute d’orthographe que celui de faire écrire la nouvelle de bout en bout. Quand un même mot recouvre les deux, avec quelle règle mesurera-t-on la distance qui les sépare ?
Le concours est à vous, le règlement aussi ! Refusez donc les nouvelles écrites en Georgia. Exigez du « Roman ». Du Times New, bien sûr ! Mais au moins, quand vous dites ce que vous interdisez, ne confondez pas les verbes. Changer un mot, reprendre le rythme d’une phrase, dire « cette réplique ne va pas dans la bouche de ce personnage », signaler une incohérence matérielle dans une scène, faire sauter un paragraphe, réécrire un dialogue, ajouter à la scène un geste auquel l’auteur n’avait pas pensé, reconstruire le personnage et l’intrigue, enfin produire le texte entier : ce n’est pas la même chose. Dès que vous appelez tout cela « aide », les plateaux de la balance sont faussés d’avance.
Quand un « éditeur humain » fait tout cela, nous appelons presque tout travail éditorial. Quand c’est l’IA : « Interdit, mon gars ! »
Sur cette question, dont on parlera de plus en plus, je n’entrerai pas par la théorie, mais directement par mes archives. Car bien avant l’IA, il y avait AA. Alias Adnan Algın.
Pendant des années, j’ai révisé les textes des autres (les traductions turques de Stephen King et de Neil Gaiman, de J. Courtney Sullivan, jusqu’aux manuscrits du romancier turc Emrah Polat). Je dis « réviser », mais à mesure que j’ouvre les vieux fichiers, le mot n’est pas sans rougir par endroits.
Dans une réplique, on lit : « La combine est montée, la machine tourne comme ça, un point c’est tout ! » Je l’ai changée en : « C’est comme ça qu’on a monté la combine, et c’est comme ça que la machine tourne, voilà ! » L’idée est de l’auteur, sans aucun doute. Voyez : pour « doute », je n’ai pas écrit « kuşku », j’ai préféré « şüphe » — deux mots turcs pour la même chose, le premier promu par la réforme de la langue, le second venu de l’arabe. Une IA peut expliquer la différence entre ces deux mots. Mais Sa Majesté l’IA ne peut pas, sans que l’utilisateur intervienne, effacer « kuşku » de cette phrase pour y mettre « şüphe ».
Sur une page Word, pour les plats apportés à table, on avait écrit « apéritif ». J’ai noté en marge : « L’apéritif se boit, il ne se mange pas. » Jusque-là, c’est la révision que l’on connaît : voir l’emploi fautif, montrer le bon.
Mais dans un autre paragraphe, la phrase « Un homme d’une trentaine d’années, cheveux en queue-de-cheval, en communion avec le téléphone qu’il tenait à la main, s’adossait à la voiture » est devenue : « Un homme d’une trentaine d’années, cheveux en queue-de-cheval, enfoui dans le téléphone qu’il tenait à la main, était soudé à la voiture. » Quelques lignes plus bas, en marge du « vent qui lèche les hauteurs d’Oran » (un quartier d’Ankara, non la ville algérienne), j’ai noté : « Cliché : le vent qui lèche. » Et j’ai proposé dessous : « le vent qui secoue presque les hauteurs d’Oran ». L’auteur s’en sert s’il veut ; moi, là, j’ai cassé le cliché et préparé un tremplin vers une autre manière de dire. Ici, je ne corrige plus la phrase, je la réécris. En langage d’aujourd’hui : un AA plutôt génératif.
Ailleurs, « muhtelif » et « olasılık » se sont retrouvés côte à côte ; j’ai remplacé « olasılık » par « ihtimal » — deux mots pour « probabilité », le premier forgé par la réforme linguistique, le second venu de l’arabe, comme « muhtelif » (divers). Était-ce une faute ? Non. Tout le secret est là. Ce qui n’est pas faux peut aussi écorcher l’oreille. À côté de « muhtelif », mon oreille a invité « ihtimal » avant « olasılık ». Pourquoi ? Pour que les mots se donnent le bras sur le même terrain.
Aujourd’hui encore, je ferme difficilement les yeux sur « çaba » (l’effort). Je lis dans une phrase : « ils résistaient ensemble, s’efforçaient pour que la sueur de leur front ne se perde pas ». J’interviens : « ils résistaient corps et âme ». « S’efforcer » n’est pas faux ; mais la phrase, elle, s’efforce. « Çaba » et « gayret » (l’ardeur) sont voisins dans le dictionnaire, mais pas jumeaux dans la phrase. Là où pèsent la volonté, l’engagement conscient, je prends « gayret » par la main. Dans « gayret », il y a « cehd » : un labeur grand et conscient.
Demandez aujourd’hui à une IA : « Ici, çaba ou gayret ? », elle peut vous donner une réponse tout à fait raisonnable. Demandez-lui : « Muhtelif olasılık ou muhtelif ihtimal ? », elle peut peser cela aussi. Mais la question est ailleurs : ces questions n’ont pas été posées. Pendant que le texte passait sous mes yeux, quelque chose a gêné mon oreille.
C’est l’un des talents du réviseur : le texte ne lève pas la main pour demander de l’aide ; le réviseur a la puce à l’oreille. Sur la même page, vous pouvez être lexicographe, oreille du turc, scripte, assistant de mise en scène, parfois même seconde plume.
Si j’étais seul à raconter cela, on pourrait dire : « Il a ouvert ses vieux fichiers Word et il tire la couverture à lui. » Or les dossiers Emrah Polat que j’ai entre les mains sont justement, pour cette raison, un bon cas d’école : jusqu’où la main d’un éditeur humain peut-elle entrer dans un texte, et comment le livre reste-t-il pourtant le livre de son auteur ?
À la parution d’Alocu Tilki’nin Serencamı, Emrah Polat m’en a dédicacé un exemplaire. Sur la première page, il avait écrit de sa main : « À Adnan Bey, qui a apporté d’importantes contributions à la formation du roman, bonne lecture. Avec affection et respect. »
La formule compte : « d’importantes contributions à la formation du roman ». Dans la page de crédits : édition, Levent Cantek ; correction, Ayla Karadağ. Moi, je n’y suis pas.
Un an plus tard, dans l’édition İletişim de Köpek Adamlar (Les Hommes-chiens), la chose devient plus visible encore. Dans la page de remerciements imprimée, Polat dit avoir fait dans le roman, suivant les suggestions de Levent Cantek, « des coupes, des ajouts », et l’avoir repétri en tenant compte des équilibres modifiés. À la fin de la même page, il écrit : « Je remercie Levent Cantek et Adnan Algın, dont les contributions sont allées au-delà de la correction. »
Köpek Adamlar avait d’abord paru en 2009 sous l’étiquette des éditions Pupa. Ce remerciement ne suit donc pas de près la première publication ; c’est une décision prise six ans plus tard, pour une nouvelle édition. De plus, dans les crédits de cette édition, figurent à la correction Seher Meral Sarıboyalı et Nebiye Çavuş ; moi, toujours pas.
D’un côté, un roman coupé, augmenté, repétri sur les suggestions de l’éditeur ; de l’autre, une « contribution au-delà de la correction ». Pour discuter des limites du travail éditorial humain, on trouverait difficilement petit laboratoire plus commode.
L’auteur des livres reste Emrah Polat. L’histoire est à lui, les personnages sont à lui, le monde est à lui, la responsabilité de l’ensemble est à lui. Moi, je suis entré sérieusement en divers endroits de cet ensemble. J’ai changé des phrases, j’ai écrit des phrases, j’ai construit des répliques, j’ai arraché des clichés pour proposer d’autres images, j’ai défendu à mort les « chapeaux » (les accents circonflexes). Rien de tout cela n’a rendu contestable le nom d’auteur sur la couverture, et rien ne le rendra.
L’édition ne le cache d’ailleurs pas. Dans la même enquête de K24, Suat Duman, un autre éditeur, laisse le dernier mot à l’auteur : « Celui qui donnera au livre sa forme définitive, même si la main de l’éditeur est passée entre-temps, c’est encore l’auteur. »
Du côté de la littérature mondiale, cette « main » se voit plus nettement encore. Dans les brouillons de The Waste Land de T. S. Eliot, la main d’Ezra Pound est sous nos yeux. La plupart des interventions manuscrites sur les pages sont de Pound ; il propose de retirer certaines parties, Eliot réécrit certains passages. À un endroit, Pound a même employé STET, le terme professionnel de la correction : « Laissez. » La main du poète et celle de l’éditeur sur la même page. Sur la couverture, il est toujours écrit T. S. Eliot.
Avec Raymond Carver et Gordon Lish, le stylo rouge devient hache. Selon The New York Review of Books, Lish réduit de plus de 50 % la longueur totale du manuscrit de What We Talk About When We Talk About Love (Parlez-moi d’amour en français) ; il élague au moins 70 % de trois nouvelles, change le titre de dix d’entre elles, réécrit la fin de quatorze. Le 8 juillet 1980, Carver envoie à Lish une lettre lui demandant d’arrêter la publication du livre sous cette forme. Une semaine plus tard, il change d’avis ; le livre paraît avec les lourdes interventions de Lish. L’auteur du livre ? Raymond Carver.
Puis l’IA est arrivée, et le mot « aide » s’est complètement décousu.
« Avez-vous utilisé l’intelligence artificielle ? »
« Pour quoi faire ? »
« Lui avez-vous fait écrire la nouvelle ? »
« Est-ce elle qui a créé les personnages ? »
« Est-ce elle qui a trouvé l’intrigue ? »
« Ou bien, dans la nouvelle que vous avez écrite vous-même, vous a-t-elle demandé : “Comment la veste posée sur la chaise un paragraphe plus tôt s’est-elle retrouvée sur le dos de l’homme deux paragraphes plus loin ?” »
Quand un éditeur humain dit « cette réplique ne peut pas sortir de la bouche de cet homme », vous avez reçu une aide professionnelle. Quand l’IA dit la même chose, les sirènes du dopage littéraire hurlent à tue-tête.
L’éditeur humain fait sauter un paragraphe, fait changer la fin, réécrit la phrase ; et dans mes vieux fichiers, des phrases réécrites de bout en bout, des images clichées remplacées par d’autres, il y en a à la pelle !
On ne peut pas non plus en conclure que « quoi que fasse l’IA, tout est travail éditorial ». Dire « écris-moi une nouvelle de mille mots sur la solitude », lire en soupirant le texte qui arrive et le signer, ce n’est pas la même chose que faire vérifier par une IA les points faibles d’un texte que vous avez écrit vous-même.
Il y a bien sûr des zones grises. Il y en avait aussi dans le travail éditorial humain. À partir de quel pourcentage d’une phrase modifiée l’éditeur devient-il « auteur » ? Quand il reconstruit la moitié d’un dialogue ? Quand il ajoute un geste de scène ? Quand il propose de changer la fin ? Quand il écrit comment le personnage doit parler ?
Ces questions ne sont pas nées avec l’IA générative. L’IA en a ajouté de nouvelles ; puis nous avons tout fourré dans un seul grand sac d’un seul mot : l’aide.
Un concours peut dire : « L’éditeur humain est autorisé, l’aide de l’IA est interdite. » Fixer les règles, c’est son affaire. Mon objection porte sur l’usage du mot « aide » comme une balance à réglage unique qui mesurerait la pureté de la paternité d’un texte. Dans l’histoire de la littérature, les textes ont reçu de l’aide, et fort bien. Et quelle aide !
Ce qui importe est ailleurs : qui a construit le texte ? Qui a créé le monde ? De quel côté pesaient les décisions créatrices ? Jusqu’où l’aide s’est-elle étendue ? Qui a dit le dernier mot ? Qui porte la responsabilité du texte qu’il a signé ?
Par curiosité, j’ai essayé. J’ai soumis à des logiciels gratuits de détection d’IA mes propres textes, que l’IA n’a jamais touchés. L’un a dit cinquante-cinq pour cent. L’autre s’est montré plus généreux : soixante-sept pour cent. Si le jury doit mesurer cette « aide », que prendra-t-il en main ? Un de ces logiciels.
Et pas seulement les jurys. Cette semaine, en France, le jour même où il recevait le prix Fnac, un premier roman de la rentrée a été déclaré écrit « presque intégralement » par une IA : un compte anonyme, un logiciel de détection, un chiffre. L’auteur dément ; l’AFP, passant les mêmes extraits dans d’autres détecteurs, a obtenu d’autres résultats. Différents logiciels, différents verdicts.
Je regarde mes archives : le rouge est à moi, le vert est à moi, le gras est à moi. Certaines phrases sont carrément à moi. Le livre ? À celui à qui il appartient : Emrah Polat, Stephen King…
Dans le dossier Polat, c’est l’auteur lui-même qui a consigné la chose : d’abord « d’importantes contributions à la formation du roman », puis « des contributions au-delà de la correction ».
Maintenant que l’IA fourre son nez dans ce même « au-delà », nous ne savons plus quoi interdire ni combien ni comment.
L’IA est arrivée, et l’« aide » s’est déréglée.
Adnan Algın
Adnan Algın est écrivain et poète à Istanbul. Correcteur en agence de publicité depuis plus de vingt ans, il a aussi préparé pour la publication une quinzaine de romans traduits en turc (Stephen King, Neil Gaiman, Lee Child…). Il est l’auteur d’un recueil d’essais, Fax, Taxi & Sex – Espassız Sayıklamalar (Bamm, 2009).
Crédits photo : Neel, CC 0
Par Adnan Algın
Contact : adnanalgin@gmail.com
2 Commentaires
bibliosurf
24/09/2026 à 17:07
Merci pour ce retour. Ce serait intéressant de lire d'autres réactions de correcteurs, traducteurs et éditeurs.
Adnan Algın
27/09/2026 à 14:00
Merci beaucoup. Je serais moi aussi très curieux de lire d’autres réactions de correcteurs, traducteurs et éditeurs — c’est précisément là que la discussion devient intéressante : chacun connaît, dans son métier, cette zone où la correction cesse d’être purement mécanique.
Merci d’avoir pris le temps de réagir.