Il faisait chaud à Aix-en-Provence, samedi 19 septembre. Et comme si quatre cartons français en six minutes ne suffisaient pas, un bus en feu près du stade Maurice-David a encore retardé la reprise après la pause. Le rugby avait décidé de tester tout ce qu’un récit peut supporter avant de devenir invraisemblable.
Le 22/09/2026 à 16:36 par Clotilde Martin
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Publié le :
22/09/2026 à 16:36
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Entre la 17e et la 23e minute, Ambre Mwayembe, Léa Champon, Léa Murie puis Cloé Correa quittent successivement la pelouse. Deux jaunes, un rouge de vingt minutes et un rouge définitif : la France se retrouve à onze contre quinze pendant une dizaine de minutes. Correa ne reviendra pas et les Bleues disputeront toute la seconde période à quatorze, avant un cinquième carton, jaune, pour Charlotte Escudero. Menées 0-19 puis 12-26, elles battent pourtant l’Australie 29-26 lors des WXV Global Series.
Trois livres pour raconter ce drôle de samedi : Malevil, de Robert Merle, pour une équipe française contrainte de reconstruire son organisation ; Un barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras, pour une avance australienne rongée point après point ; Jacques le Fataliste et son maître, enfin, parce que chez Diderot comme à Aix, le récit n’avance jamais longtemps sans être interrompu, détourné ou relancé.
Malevil commence après l’effondrement. Une catastrophe a détruit le monde connu ; une poignée de survivants doit réinventer une communauté et apprendre à vivre avec des ressources brutalement réduites. À Aix, le monde des Bleues se rétrécit en six minutes.
Mwayembe sort. Champon la suit. Puis Murie. Puis Correa. À la 23e minute, la France n’est plus que onze contre quinze. Le terrain paraît soudain immense : chaque espace devient une menace, chaque course australienne oblige une Française à défendre pour deux.
L’Australie en profite. Brittany Merlo avait ouvert le score. Tania Naden puis Caitlyn Halse frappent à leur tour : 0-19 à la 28e. Continuer à jouer comme à quinze n’a plus aucun sens. Comme dans Malevil, la survie passe par une autre organisation.
Les Bleues resserrent leur défense, ralentissent davantage les sorties de balle, compensent les espaces. Assia Khalfaoui gratte un ballon précieux. Le premier rideau, parfois réduit à neuf joueuses, se réorganise ; Carla Arbez et Émilie Boulard se relaient derrière, Gabrielle Vernier vient fermer les trous. Les postes comptent moins que les fonctions : couvrir, ralentir, refermer, respirer.
Champon puis Murie reviennent. La France recommence à regarder vers l’en-but adverse. Anaïs Grando conclut une relance venue de loin. Juste avant la pause, Émilie Boulard frappe à son tour : 12-19.
La seconde période remet pourtant le chantier à zéro. Piper Duck marque : 12-26. Il faut recommencer. Pauline Bourdon-Sansus réduit l’écart. Élisa Riffonneau conclut un ballon porté, Lina Queyroi transforme : 24-26.
Puis vient la 74e minute. Teani Feleu attaque l’intervalle, casse la défense australienne et aplatit. 29-26. Pour la première fois, la France est devant.
Malevil ne raconte pas le retour à la normale, mais ce qui arrive quand la normale n’existe plus. C’est peut-être ce que les Bleues ont réussi de plus spectaculaire : non pas jouer à onze comme si elles avaient été quinze, mais inventer, pendant dix minutes, une manière de ne pas sombrer.
Dans Un barrage contre le Pacifique, la mère de Suzanne et Joseph a englouti ses économies dans une concession que les grandes marées rendent incultivable. Avec les paysans, elle fait construire des barrages pour contenir l’eau salée. Mais la mer revient et ce qui devait protéger la terre finit par céder.
À Aix, le barrage australien prend la forme d’un score.
Merlo, Naden, Halse : à la 28e minute, les Wallaroos mènent 19-0. À quinze contre onze, elles semblent avoir accumulé assez de points pour tenir le match à distance. Pourtant, chez Duras, la question n’est jamais seulement de bâtir une digue. Encore faut-il qu’elle résiste à ce qui revient.
Grando ouvre une première brèche. Boulard une deuxième. À la pause, le 19-0 est devenu 19-12.
Après l’incendie qui retarde la reprise, Duck redonne de l’épaisseur à l’avance australienne : 26-12. Quatorze points d’écart, le barrage paraît consolidé.
Mais les Bleues reviennent encore. Bourdon-Sansus marque. Puis Riffonneau. L’Australie ne marque plus. À six minutes de la fin, Feleu traverse et le score bascule : 29-26.
La correspondance avec Duras tient là : l’obstination à contenir une force qui revient. L’Australie a construit son avance à 7-0, 12-0, 19-0 puis 26-12. Chaque fois, la France est revenue frapper au même endroit, jusqu’à passer.
Jacques veut raconter ses amours. Son maître veut les entendre. Le lecteur aussi. Seulement, chez Diderot, le récit est sans cesse interrompu : un incident, une rencontre, une anecdote repoussent la suite. On repart, on s’arrête, on bifurque.
France-Australie non plus ne va jamais droit.
À la 17e minute, le premier carton français ouvre une séquence qui en comptera quatre en six minutes. À la 28e, l’Australie mène 19-0 : voilà une histoire qui paraît écrite. Puis Grando et Boulard ramènent la France à sept points avant la pause : première bifurcation.
On croit pouvoir reprendre ? Un bus brûle près du stade et la seconde période est retardée.
Le jeu revient, Duck marque : 26-12. Le récit australien retrouve sa logique. Pas pour longtemps. Riffonneau croit d’abord marquer, mais la vidéo annule l’essai. Bourdon-Sansus réduit ensuite l’écart, Riffonneau revient et, cette fois, aplatit pour de bon. Puis Feleu traverse : 29-26.
À la 74e minute, la France passe devant pour la première fois. L’Australie récupère encore une dernière possession, mais les Bleues ferment le livre.
À LIRE - Basket : France-États-Unis, l’empire américain a tremblé, pas cédé
Chez Diderot, l’histoire n’obéit jamais complètement à celui qui croit la raconter. À Aix, l’Australie avait le nombre, puis dix-neuf points d’avance, puis quatorze. Rien n’a suffi.
Le match, lui, a fini par trouver sa conclusion. Mais seulement après avoir essayé toutes les autres.
Crédit image : Capture d'écran Youtube : A game that had it ALL | France v Australia | WXV Global Series | Extended Match Highlights / World Rugby Women
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
Paru le 01/01/1983
636 pages
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Paru le 01/01/2019
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Paru le 01/05/2006
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Le Nouveau
23/09/2026 à 08:00
Je ne savais pas que c’était un site sportif, je pensais que c’était un site sur l’actualité littéraire.
Team ActuaLitté
23/09/2026 à 10:23
Bienvenue alors !
C’est toujours un plaisir d’accueillir un nouveau lecteur qui découvre qu’un site consacré à la littérature peut parfois parler du monde qui l’entoure... à travers les livres.
Bonnes lectures !
MariE
23/09/2026 à 08:07
Ces femmes qui semblent "rugby hommes" (photo)semblent ignorer la ...fémini té. Du moins en pratiquant ce sport..."égalitaire"?
Clotilde Martin ActuaLitté
23/09/2026 à 11:12
Bonjour MariE,
Bien triste de vous lire ce matin. « Ces femmes qui semblent "rugby hommes" », comme vous dites, ont tout compris de la féminité : faire un sport (qui n’est pas réservé aux hommes) parce que c’est aussi par le sport que les femmes s’émancipent et montrent leur féminité, sans avoir besoin de correspondre aux idéaux imposés par notre société.
Au contraire, je trouve ces femmes encore plus inspirantes : elles vivent leur passion, s’entraînent au plus haut niveau et se battent aussi pour pouvoir vivre de leur sport. Personnellement, ça m’inspire.
Autre rappel, puisque vous évoquez un sport « égalitaire » : les premiers contrats professionnels à XV pour les Françaises datent seulement de 2018. Et aujourd’hui encore, l’égalité économique reste très loin d’être acquise. Une trentaine d’internationales françaises bénéficient d’un contrat fédéral leur permettant de vivre du rugby. Pour la grande majorité des joueuses du championnat de France d’Élite 1, le rugby reste associé à des études ou à un autre métier.
Alors, « Ces femmes qui semblent "rugby hommes" » n’ignorent pas leur féminité. Au contraire, elles l’incarnent.
MariE
23/09/2026 à 16:43
Clotilde -le joli prénom-...ActuaLitté,
Mon féminisme à moi, c'est le droit à la différence. L'inégalité de rémunération privée, bien sûr que je déplore. Fonctionnaire, ma rémunération ne connait pas de "genre"...Libre à vous de considérer comme féminines ces joueuses ultra musclées et hurlantes sur un terrain où les clameurs tiennent lieu d'expression orale. Je déplore le laisser-aller ambiant où l'uniforme "contre genre" se résume à la casquette, le pantalon et le basket. Les robes ont quasiment disparu, ainsi que les chaussures à talon. Je regrette vivement par contre que la loi sur l'avortement n'impose pas au géniteur d'être partie prenante et identifiée, si possible, au moment de l'acte.
Avant que l' homosexualité ne soit plus un délit, ne disait-on pas qu'un tel était..."efféminé"??
Je suis bien triste, quant à moi, de voir comme le monde extérieur s'est" yankeenisé":obésité, uniforme unisexe , laideur....Et que la drague, de quelque bord qu'elle fût, soit devenue impossible.
Une bib'
23/09/2026 à 14:27
Et ce commentaire c'est validé ? Pathétique...
MariE, je vous invite à regarder un match des françaises à l'occasion (France-Canada ce week-end, belle affiche), ça vous changera.
MariE
23/09/2026 à 15:36
Une bib, j'ai horreur des matches de tout poil, mais n'ai rien contre le sport individuel...
Paul
23/09/2026 à 08:29
Superbe article, vivant !
Clotilde Martin ActuaLitté
23/09/2026 à 11:22
Merci Paul !