Depuis 1884, elles sont là, perchées sur leur pilier, au-dessus du ballet des serveurs et des conversations de Saint-Germain-des-Prés. Les deux statues auxquelles l’établissement doit son nom n’ont évidemment jamais soufflé mot sur un prix littéraire. Alors que se tenait la réunion des jurés définissant la sélection des quatre finalistes de l’édition 2026, les deux gardiens de ce temple ont observé... et commenté. Une conversation inédite, captée par ActuaLitté.
De leur hauteur, les deux Magots voient passer petits-déjeuners pressés, amoureux, rendez-vous professionnels et lecteurs solitaires. Ils ont aussi vu le lieu changer de siècle : Apollinaire, Aragon, Breton, Hemingway, Sartre ou Beauvoir appartiennent à son histoire littéraire.
Ce 21 septembre, le jury présidé par Étienne de Montety a réduit à quatre titres sa sélection pour le 93e Prix des Deux Magots (à découvrir ici). Là-haut, le Magot au bonnet rouge incline légèrement la tête :
— Quatre seulement.
— C’est déjà beaucoup pour une table de café.
Premier titre : Choses que je croyais perdues, de Clémentine Mélois (L’Arbalète/Gallimard). Émilie vide son appartement après une rupture. Un verre à moutarde Musclor se brise ; d’autres objets réveillent à leur tour les souvenirs. Assiette, vêtements, pots de confiture ou rouleau de papier absorbant : le quotidien devient l’inventaire sensible d’une histoire terminée.
Le Magot en vert regarde les tasses alignées sous lui.
— Celui-là, je le comprends. Les gens croient que les souvenirs sont dans leur tête. Ils sont aussi dans les choses.
— Dans les tasses ?
— Dans les tasses surtout. Il suffit qu’une personne manque et elles n’ont plus tout à fait le même goût.
Il assure avoir aperçu, quelques jours plus tôt, une femme plongée dans le roman en terrasse. Elle aurait lu trois pages, regardé longtemps la chaise vide devant elle, puis repris sa lecture.
— Tu romanes.
— À notre âge, c’est permis.
Le rapprochement n’est d’ailleurs pas forcé. Les deux statues de bois veillent sur le café depuis 1884, héritières du magasin de nouveautés auquel l’établissement doit son nom. Elles savent quelque chose de ces objets que le temps transforme en témoins.
Avec La Rédemption, de Jean-Noël Orengo (Grasset), le ton change. Le roman revient sur Pierre Drieu la Rochelle et Colette Jéramec, leur amour, leur séparation puis, en 1943, l’intervention de Drieu lorsque Colette, juive, et ses deux enfants sont internés à Drancy. L’écrivain, engagé dans la Collaboration et auteur de textes antisémites, agit alors à rebours de ses propres engagements. Orengo fait de cette contradiction le cœur d’un récit mêlant reconstitution historique et enquête.
— Celui-ci n’est pas confortable, murmure le premier Magot.
— Tant mieux. Un café littéraire n’est pas fait seulement pour les conversations confortables.
Saint-Germain-des-Prés a vu se croiser mouvements, disputes et générations d’écrivains, des surréalistes autour de Breton aux existentialistes autour de Sartre et Beauvoir.
— Ne va pas raconter que tu as vu Drieu ici.
— Je n’ai rien dit.
— Je te connais.
La Rédemption trouve plutôt sa place dans ce que représente le lieu : une mémoire littéraire qui ne se réduit pas aux photographies heureuses. Les idées, comme les écrivains, ont leurs contradictions et leurs zones d’ombre.
Puis vient Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, de Véronique Ovaldé (Flammarion). Pour la première fois, l’écrivaine puise directement dans sa biographie pour dresser le portrait de sa mère. À partir d’une existence que celle-ci a pu considérer comme manquée, elle imagine d’autres bifurcations et cherche derrière le renoncement une femme dont la joie n’a pas disparu.
Le Magot au bonnet rouge semble sourire.
— Celui-là, je l’ai vu dans les mains d’une jeune mère.
— Évidemment.
— En terrasse. Le petit dormait dans sa poussette. Elle lisait deux pages, vérifiait qu’il dormait toujours, puis reprenait. À la fin, je ne savais plus lequel des deux veillait sur l’autre.
Cette histoire rejoint une autre mémoire des Deux Magots : celle des vies ordinaires qui traversent un café, entre Parisiens et visiteurs de passage.
— On parle beaucoup de ceux dont le nom est resté, reprend le premier.
— Et beaucoup moins de tous les autres.
Véronique Ovaldé fait précisément ce geste : placer au centre une femme qui aurait pu demeurer en retrait.
Reste Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, de Lucie Rico (P.O.L). Tout commence par une panne de clavier et une phrase interrompue. Le blanc ouvre dans la mémoire de Jennifer une enquête autour de son enfance à Perpignan, de son grand-père, d’une scène d’Autant en emporte le vent et d’une tache de sang sur un petit pull jaune. Pour retrouver ce qui lui échappe, elle va jusqu’à reconstituer l’appartement de son grand-père.
Le Magot en vert approuve.
— Ça, c’est très café.
— Le sang sur le pull ?
— Le trou dans la phrase. Écoute : ici, nous n’entendons jamais les histoires entières. « Je lui ai pourtant dit que… » Puis le serveur passe. « Et là, mon éditeur me répond… » Une chaise bouge. « Je ne l’ai jamais revue depuis… » La porte se ferme. Nous vivons avec des débuts de romans.
La semaine précédente, prétend-il, un lecteur de Lucie Rico aurait laissé son café refroidir plusieurs minutes, le livre ouvert devant lui.
— Il réfléchissait ?
— Non. Il avait oublié son café.
— C’est déjà une forme très sérieuse de lecture.
Chez Lucie Rico, la mémoire fabrique, déforme et tente de combler ses propres blancs. Aux Deux Magots, les statues pourraient être tentées d’en faire autant avec les milliers de conversations dont elles n’ont surpris que des fragments.
Les quatre livres ont peu de choses en commun en apparence. L’un part des objets laissés derrière soi, un autre des contradictions de l’Histoire ; le troisième répare par la fiction une existence maternelle, quand le dernier poursuit une phrase disparue. Tous interrogent pourtant ce que l’on conserve, ce que l’on raconte et ce que le temps transforme.
Or les Deux Magots vivent précisément de cela. Depuis 1884, leurs silhouettes regardent se renouveler les visages tandis que demeurent les tables, les habitudes et cette curieuse manie qu’ont les humains de raconter leur vie devant quelque chose à boire.
Le jury tranchera le lundi 5 octobre à 12 h 30. Le 93e Prix des Deux Magots, doté de 7700 € et d’une table ouverte pendant un an dans l’établissement, succédera à Joseph Incardona, récompensé en 2025 pour Le monde est fatigué (Finitude).
— Tu as une préférence ? demande le Magot en vert.
— Certainement.
— Laquelle ?
Le premier regarde la salle.
— Nous sommes là depuis 1884. Nous savons garder un secret.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
DOSSIER - Les Deux Magots 2026 : une 93e édition entre tradition, indépendance et débat sur l’IA
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 20/08/2026
176 pages
Editions Gallimard
19,00 €
Paru le 02/09/2026
412 pages
Grasset & Fasquelle
24,00 €
Paru le 19/08/2026
208 pages
Flammarion
21,00 €
Paru le 20/08/2026
272 pages
P.O.L
21,00 €
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