Paru chez Grasset le 19 août, le premier roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, compte parmi les titres très remarqués de la rentrée, porté par une réception critique largement favorable. Dans cette chronique, Laurent LD Bonnet prend le contre-pied de cet enthousiasme : partant de l’écriture du livre, il interroge les mécanismes de prescription, l’emballement médiatique et ce qu’il considère comme un recul progressif des exigences éditoriales, rapproché ici de l’effet des shifting baselines. Par Laurent LD Bonnet.
Le 22/09/2026 à 10:21 par Auteur invité
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22/09/2026 à 10:21
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Note de la rédaction : Le shifting baseline syndrome, ou « syndrome du déplacement du point de référence », désigne un mécanisme par lequel chaque génération tend à considérer comme normal l’état du monde qu’elle a connu à ses débuts, même si celui-ci est déjà dégradé par rapport aux générations précédentes.
Le concept a été formulé en 1995 par le biologiste des pêches Daniel Pauly : à mesure que les repères se déplacent, une détérioration progressive peut ainsi devenir moins perceptible, voire finir par être intégrée comme la nouvelle norme. Initialement appliquée aux écosystèmes marins et à l’effondrement des stocks de poissons, cette notion a depuis été mobilisée dans d’autres domaines pour décrire cette accoutumance graduelle à une situation dégradée.
Or, tout juste couronné du Prix du Roman Fnac 2026, le roman C’était ça ou mourir se retrouve au cœur d’une polémique après qu’un compte anonyme a emboîté le pas à des soupçons estimant que plusieurs de ses passages étaient détectés comme générés par intelligence artificielle. Une accusation qui, à ce stade, ne repose sur aucune preuve indépendante au-delà des résultats d’un logiciel de détection.
L'auteur Laurent LD Bonnet nous en livre une autre analyse.
À l’occasion de la sortie encensée du roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, Fabrice Colin, responsable de rubrique littéraire au Canard Enchainé, pose les termes d’une réalité qui illustre le « boire et déboire » de la chaîne de prescription.
Disons-le tout de suite : ce roman dispose de passages magnifiques, il est porté par une voix d’une légitimité sans faille et honnête. Ce qui a suffi pour en faire la proie vivante d’une mécanique de l’encensement, envoyant au front un auteur qui, une fois passée la période « fleur au fusil », se retrouve déjà sous le feu du réel : la ligne de front est cruelle. Mais peu importe à Grasset (Nora on suppose), pour qui seul comptait le personnage-auteur à vendre et survendre : Haïti, la souffrance, l’horreur, le danger, la migration…
À LIRE - C'était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, lauréat du Prix du roman Fnac 2026
C’est absolument imparable. Tout le monde éditorial l’avait bien compris, dès le Goncourt 1933 attribué à La Condition humaine : une forte préoccupation d’époque — en ce temps-là l’expansion des révolutions communistes — « fait commerce », expression d’antan pour signaler que le R.O.I en ce temps-là, n’avait pas encore traversé l’Atlantique, mais les intentions étaient frangines : quoiqu’il advienne en matière de qualité littéraire, si l’objet opportun se présente, il faut l’encenser !
Et dans le cas du fantassin Thélyson Orélien, cela commence dès l’embaumement à la Grande Huilerie du mercredi, sous le sourcil circonspect d’une Nothomb qui voit une fois de plus passer sous son nez les maillots jaunes de l’étape 2026, dont le nouveau poète de la désespérance professorale, qui, sous le regard attendri d’Œil Humide, soudain se pâme et se tourne vers Orélien pour assener : « Cela n’a jamais été écrit ! » – Pardon, Prof, mais d’où sortez-vous ? On se boit un verre et on en parle sérieusement ?
« Quel sens de la formule dans votre roman ! » renchérit aussitôt Œil Humide, pour sauver la mise, après avoir laborieusement jeté un regard à sa fiche préparée… Stop ! Retour en arrière : « Sens de la formule », dîtes-vous ? Ci-gît le problème ! relève justement Fabrice Colin, à qui je répondrai par une hypothèse — à débattre donc : l’effet Shifting baselines.
Fabrice Colin, sur un de ses réseaux, demande à envoyer un pavé dans la mare : « Suis-je le seul à trouver que le roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir — présenté presque partout comme une immense œuvre littéraire (même Carla Bruni se pâme) — souffre de tics stylistiques pour le moins rédhibitoires ?
Des formulations du genre “Pas encore un exil. Pas non plus un refuge. Plutôt un sas”, “Pas plié. Pas étouffé. Juste caché sous des vêtements”, “Pas intact. Pas fier. Pas tout à fait. Mais bien là”… reviennent des dizaines de fois, sans parler des aphorismes de fin de chapitre, et des métaphores charmantes, mais pour le moins douteuses, quand on se donne la peine de les examiner attentivement.
Vraiment, j’ai l’impression de rouler à contresens sur l’autoroute. »
Et répondant à un internaute qui lui demande des explications, il analyse :
1) Les aphorismes (par dizaines)
« Les frontières n’ont pas de cœur, mais elles ont des yeux stupides. »
« La liberté n’a pas de frontière, mais une cadence. »
« Même la misère a besoin d’un identifiant. »
« Quand le corps ne parle plus, le cœur devient fantôme. »
« La normalité, c’est un miracle répété à l’infini. »
« La lucidité est un poison quand elle ne sert à rien. »
2) Les négations : Pas… Pas… Juste (qui font très ChatGPT).
Pas de tampon. Pas de reçu. Pas de garantie. Juste la foi en la voix d’un menteur en polo.
Pas de Nike. Pas de téléphone. Pas même la foi. Juste un vieux carnet de poèmes…
Pas de bus cette fois. Pas de gang non plus. Juste les montagnes, les virages, la pluie…
Pas encore un exil. Pas non plus un refuge. Plutôt un sas.
Pas plié. Pas étouffé. Juste caché sous des vêtements.
Pas intact. Pas fier. Pas tout à fait. Mais bien là.
Pas un Jonas. Pas un Dorléon. Un José Gonzalez.
Pas le pied qui saigne. Pas les larmes. Pas les rêves. On est bruts.
Pas hystérique. Pas exagérée. Bien réelle.
Pas un homme. Pas un ancien professeur. Juste un inconnu avec une veste trop
3) Les métaphores douteuses : là, il y a trop de choses, j’ai un peu la flemme de faire une liste. Mais une fois que vous commencez à avoir ça en tête, la lecture devient une épreuve.
— Le regard vide comme une assiette de riz après la guerre.
— La pluie cognait sur la bâche comme une armée de moustiques sous stéroïdes.
— Le temps s’étirait comme une corde trop tendue.
De façon générale, ce n’est pas le procédé qui est gênant : c’est sa répétition, son côté systémique. Et de conclure : « L’éditeur, à mon sens, devrait biffer certaines formules, façon “c’est bon, on a compris”. »
Fabrice Colin est courtois. Mais on aura compris : l’éditeur ne biffe rien, il ne travaille plus ; peu lui chaut le travail d’édition, car il sait qu’il s’adresse à un marché, qui, au fil des générations, décline. Et pas seulement en termes de vente, en voici l’explication possible :
Il ne faut pas négliger, en matière éditoriale, et plus généralement en matière de lecture, un phénomène que j’appellerai « pollution lente », qui s’apparente à l’effet shifting baselines qu’emploient les observateurs de l’environnement : au fil des générations, le seuil à partir duquel une partie des acteurs reste apte à reconnaître un environnement pollué recule incessamment, sans que les dits acteurs en aient conscience.
Aussi, l’état affligeant du suremploi de procédés pompeux, que dresse Fabrice Colin, ne parvient plus à importuner, ni une partie des lecteurs, ni les promoteurs au garde à vous sous les Fourches caudines de la rentrée littéraire, et c’est plus grave : ni même les éditeurs — et leurs lecteurs de manuscrits — dont le niveau s’est affaissé, au même rythme que le « marché de l’attendu » (selon le mot de Deleuze) a délité l’exigeant art d’écrire, intimement lié, croyait-on, à l’exigeant plaisir de lire.
Oui, mais il fallut vendre. Il fallut vivre de sa plume. Pour cela, se développer. Complicités de fait qui amènent aujourd’hui les rentrées littéraires à ressembler à un Comice parisien ou viennent gazouiller ce que Flaubert aujourd’hui observerait de la même manière en l’adaptant : discours du Conseiller — exposition des futurs Goncourisables — meuglements, foule, décor officiel — encenseurs romantiques… Et le R.O.I s’active !
On suggérerait bien à Thélyson Orélien de ne pas trop se brûler au contact de ce R.O.I-là, et d’écouter Fabrice Colin pour son prochain roman. Il ferait alors de son talent un vrai travail. À moins que l’obtention du Goncourt ne l’achève en son royaume.
On suggérerait bien également aux commentateurs de résister à l’actualité, pour ne plus se concentrer que sur les romans dont ils sentiront qu’ils leur parviennent sous l’égide d’un métier à sauver : c’est-à-dire qu’en bon œnologue suivant un cru de la vigne à la bouteille, un maître d’œuvre devrait accompagner tout manuscrit à fort potentiel, depuis sa première forme soumise, jusqu’à sa forme publiée.
On pourrait enfin suggérer un peu de retenue avant de se pâmer devant l’Iron Volodine Man de cette rentrée, car de fait, cela revient à démontrer onze fois ! que seul compte désormais le sceau du R.O.I.
Mais espérons encore ! Sous le règne sans partage du R.O.I, à qui les plus indépendantes des maisons payent aujourd’hui tribut.
R.O.I : Return On Investment — Retour sur investissement, qui est le filtre obligé par lequel doit passer aujourd’hui toute décision d’édition. Filtre a priori vertueux, objet bien sûr de toute dérive, la première étant celle d’attribuer un R.O.I, livre par livre. Au lieu de le faire segment par segment, mutualisant ainsi le risque.
Gilles Deleuze : les Intercesseurs/l’Autre Journal/1985, Entretiens avec Antoine Dulaure et Claire Parnet/repris dans Pourparlers/1990 : « Comment définir une crise de la littérature aujourd’hui ? Le régime des best-sellers, c’est la rotation rapide. Beaucoup de libraires tendent déjà à s’aligner sur les disquaires qui ne prennent que des produits répertoriés par un top-club ou un hit-parade. C’est le sens d’“Apostrophes”. La rotation rapide constitue nécessairement un marché de l’attendu : même l’“audacieux”, le “scandaleux”, l’étrange, etc., se coulent dans les formes prévues du marché. Les conditions de la création littéraire, qui ne peuvent se dégager que dans l’inattendu, la rotation lente et la diffusion progressive sont fragiles. Les Beckett ou les Kafka de l’avenir, qui ne ressemblent justement ni à Beckett ni à Kafka, risquent de ne pas trouver d’éditeur, sans que personne s’en aperçoive par définition. »
NdR : en marge de la remise du Prix du roman Fnac, le sujet était vivement débattu, certains libraires arguant d’un style particulier et propre à l’auteur, cherchant à rendre un rythme spécifique, d’autres s’interrogeant avec moins de bienveillance. « De toute manière », concluait l’un d’entre eux, « on finira bien par accuser de plus en plus les auteurs d’utiliser de l’IA, et pas forcément celles et ceux qui y auront eu recours ». ActuaLitté n’a pas eu l’opportunité de solliciter le lauréat sur cette question.
Les éditions Grasset ont diffusé un communiqué en lien avec les allégations portées contre le roman de Thélyson Orélien. Nous reproduisons leur message ci-dessous dans son intégralité :
Les éditions Grasset ont pris connaissance des allégations portées contre le roman de Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir », qui circulent sur les réseaux depuis hier soir et l’obtention par l’auteur du prix roman FNAC.
« C’était ça ou mourir » est un merveilleux roman, poignant et universel, aimé par Grasset et par toute la critique, ainsi que par les libraires de France et du Québec.
L’épopée de Jonas, jeune migrant qui quitte Haïti et parvient à Montréal, après une traversée cruelle et épique de tout le continent américain, a déjà touché des centaines de milliers de lectrices et lecteurs.
Les éditions Grasset s’élèvent fermement contre tout propos malveillant affirmant de façon péremptoire que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA, qui blessent affreusement l’écrivain au parcours exceptionnel.
Les équipes de Grasset se tiennent aux côtés de cet homme venu à Paris défendre son travail de création, original, puissant. Elles lui renouvellent leur confiance absolue, leur admiration pour son travail poétique mené depuis vingt ans, leur proximité amicale et unique, contre toute machine ou tentative de mesurer, normer ou faire taire les écritures à jamais libres.
Thélyson Orélien nous confie ces quelques lignes : « J’ai commencé à écrire C'était ça ou mourir à l’automne 2017 et j’en ai achevé le premier jet en 2019. Je viens d’une tradition littéraire haïtienne et caribéenne où la poésie, les images, les répétitions et le rythme portent une parole vivante. C’est dans cet héritage que ma voix s’est construite. On peut discuter de mon style, mais faire de ses procédés des preuves d’intelligence artificielle n’a rien à voir avec la critique littéraire. Je me demande si l’on ne soupçonnerait pas aussi Césaire ou Jacques Stephen Alexis, dont je tente modestement d’apprendre la liberté de langue. Merci aux lecteurs qui accueillent ce livre et lui donnent une place dans leur vie. Leur confiance m’aide à traverser cela. Dans un monde où certains voudraient toujours vérifier d’où l’on vient avant d’écouter ce que l’on dit, cet accueil me touche profondément. »
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
DOSSIER - Plagiat, IA : l'affaire Thélyson Orélien, la grande déflagration
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 19/08/2026
272 pages
Grasset & Fasquelle
21,50 €
5 Commentaires
Brigitte Lurton
22/09/2026 à 14:53
Mais que cet article est doux à la lecture... Tellement insupportable de voir portés aux nues des livres qui semblent n'avoir même pas étés relus, gonflés comme du pain industriel. Voir "La maison vide" encensée par les lecteurs. C'est d'un vide, justement... Difficile de trouver un livre dont on peut préjuger d'une longue carrière. Ça fait pssschittt.
Marco
22/09/2026 à 18:36
Oui ! Ça fait du bien de se sentir moins seul à se demander : sans exagérer, c'était quand même un peu mieux il n'y a pas si longtemps ? En "littérature" jeunesse (ah oui, maintenant les guillemets s'imposent), les éditeurs demandent aux auteurs (écrivains ?) d'abaisser leur niveau d'écriture pour devenir plus accessibles et en moins de pages... En BD, des éditeurs préviennent sans complexe ne pas publier un dessinateur s'il n'a pas au minimum 10000 followers. En effet, le point de référence se déplace !!! Alors IA, pfff ! Après tout...
MariE
23/09/2026 à 08:17
Absolument d'accord avec vous...Suis en train de déguster un rompol "écrit", et sûre de ne point faire de pub déguisée :"Debout les morts", Fred Vargas. Récemment un docu de Arte sur elle, réussi, décryptait le talent de cette archéologue.
Avis aux rageux
25/09/2026 à 17:33
On peut tout aussi bien affirmer, sans autre démonstration, que cette pompeuse (et anonyme, quel courage!)critique a été générée par une IA, nettement moins talentueuse toutefois, que celle qui aurait prétendument écrit le livre en question.
Les critiques critiquent, les écrivains écrivent (quel est dorénavant le métier de M. Colin?).
Toinou
28/09/2026 à 09:12
"Les critiques critiquent, les écrivains écrivent"
La distinction est confortable mais peine face à l'examen du passé. De très nombreux auteurs, souvent parmi les plus révérés par notre époque, ont écrit de la critique.